© Julien Hetzel, The Automated Sniper
Critiques spectacle vivant

Actoral 2017

Alliant performance, danse, théâtre, art contemporain et poésie sonore, le festival marseillais défriche inlassablement de nouvelles écritures. Petit tour d’horizon de sa 17ème édition. 

Par Julien Bécourt

 

 

Dispatché dans les places fortes de la création contemporaine à Marseille (Montévideo, théâtre du Gymnase, théâtre des Bernardines, La Friche, MUCEM, Merlan…), Actoral fait plus que jamais valoir la nécessité d’une réforme du langage scénique en réaction aux conservatismes de tout bord qui ne cessent de gagner du terrain.  

Parler pour ne rien dire

Des voix qui se permutent d’une bouche à l’autre, redéfinissant les contours de l’identité : Ensemble Ensemble, la dernière création de Vincent Thomasset après son adaptation des Lettres de non-motivation de Julien Prévieux, se focalise avec humour sur les troubles dissociatifs et les contradictions internes qui régissent notre rapport au monde et entravent l’émancipation. Injonctions paradoxales, gestuelle compulsive, monologues intérieurs à la lisière de la schizophrénie… Tout est incapacité, balbutiement, hésitation, empêchement, mis en scène sous forme d’une joute verbale où deux paires de comédiens, un homme et une femme « dédoublés », esquissent par intermittence des entrechats burlesques sur fond de musique baroque (signée The Noise Consort). Certains fragments de textes sont empruntés au carnet intime d’une femme qui a traversé le XXe siècle et dont on apprendra malheureusement trop peu de choses, la piste intimiste étant rapidement balayée.

 Mais la pièce demeure confuse dans son propos et ses intentions, l’écriture en restant au stade larvaire. Difficile de faire la part des choses entre les différents aiguillages qu’elle emprunte en cours de route, suivant une architecture mentale pas toujours très claire. Qu’a-t-on à nous dire ? Quelle(s) voix cherche-t-on à nous faire entendre ? Celle de cette femme anonyme ? Celle, scindée en deux, de tout un chacun ? Celle des comédiens (Aina Allegre, Lorenzo De Angelis, Julien Gallée-Ferré, Anne Steffens), au demeurant irréprochables, qui se l’accaparent avec plus ou moins de bonheur ? Ou celle, comme détachée et rétive à toute empathie, du metteur en scène lui-même ? Mystère et boules de gomme.

 

Vincent Thomasser, Ensemble, Ensemble

Mythologie muette

Explorer les multiples facettes de l’identité, c’est précisément le but visé par Dana Michel, dont l’exploration physique du plateau chamboule tous les repères. Privée de parole, sa performance solo fait table rase de tous les schèmes envahissants, qu’ils soient de nature idéologique, psychologique, sociologique ou culturelle – sans négliger de pointer du doigt les stéréotypes raciaux. Canadienne d’origine caribéenne, Dana Michel investit la scène comme un terrain de jeu tantôt rituel, tantôt régressif. Corps primal rampant hors de sa clepsydre (une bâche en plastique), elle bredouille des syllabes et des fragments de phrases inintelligibles, tout en empoignant les objets-accessoires qui l’entourent littéralement. Objets qui apparaissent autant comme des vestiges archéologiques – théière, lampe, sachet de riz, bout de gingembre, micro, trompette… -  que des allégories d’une civilisation déchue. La grande force de Dana Michel est de parvenir à métaboliser le langage à travers sa seule gestuelle. Quelque chose se joue là, de l’ordre de l’adaptation de soi à son propre corps, de son propre corps à son identité, et de son identité à l’univers tout entier. Pas question de psychologie froide ou de conceptualisme d’opérette, mais un rapport intuitif, organique au monde, proche d’une forme de transe vaudou, qui retrace le récit mythologique de l’humanité toute entière.

 

Dana Michel, Mercurial Georges

Guerre des mondes

Autre performance, à visée plus expressément politique et inspirée de la Théorie du drone de Grégoire Chamayou, The automated sniper de Julian Hetzel confronte le spectateur à la mise en scène d’un « jeu de guerre », impliquant la participation de snipers volontaires dans le public. Débutant comme une conférence corporate vantant les mérites d’une technologie de combat dernier cri, le dispositif scénique s’ouvre sur un binôme de manutentionnaires  (Bas van Rijnsoever, Claudio Ritfeld) concevant en temps réel des sculptures à partir d’accessoires du quotidien, tandis qu’une voix-off enjôleuse (Ana Wild) explique au public les « règles du jeu ». Ces one-minute sculptures, aux intitulés hilarants, se transforment bientôt en cibles d’un jeu de paintball, téléguidé à distance via un streaming vidéo. A la façon d’un test de Milgram, cette première partie, très réussie, laisse augurer d’une charge acide contre l’état guerrier et son impérialisme culturel, sous couvert de modernité. Malheureusement, l’ambigüité initiale laisse place à une lourdeur démonstrative à mesure que l’intervention du spectateur-cobaye s’achemine, de manière on ne peut plus prévisible, vers la destruction de cibles humaines. Pour s’achever – ouf, tout cela était un canular, au cas où on ne l’aurait pas compris - par un numéro de comédie musicale peace & love anti-Trump, digne du plus démago des charity business. La guerre à distance ou la guerre distanciée ?

A cheval entre Dada et l’Oulipo, le protocole de lecture du duo de plasticiens Pâle Mâle, incarné par Corps 1 et Corps 2 (respectivement Tom Castinel & Antonin Horquin), consiste à tirer au sort des extraits de leurs tribulations poétiques et à les lire selon une gestuelle froidement mécanique. Si le duo a souvent proposé des performances et des publications pleines d’esprit, on ne peut pas en dire autant de cette tentative d’épuisement d’un système poussé jusqu’à l’absurde. Malgré sa note d’intention pleine de promesses, cette anti-lecture s’avère bien trop programmatique pour ne pas susciter un irrépressible ennui. Qu’à cela ne tienne, les Astropoèmes, de Arno Calleja et Laura Vasquez, trouvaient matière à élever l’horoscope au rang de haïkus insolites, avec un humour pince-sans-rire qui n’appartient qu’à eux. Derrière la modestie de la proposition, le duo d’écrivains – qui éditent par ailleurs la revue bimestrielle Muscle – était parfaitement en phase avec la conjonction des astres et atteignait une profondeur insoupçonnée sous couvert de légèreté.

Au vue d’une fréquentation toujours en hausse, cette édition laisse augurer d’un bel avenir pour ce rendez-vous annuel, toujours aussi pointu. On regrettera juste de ne pas avoir pu demeurer plus longtemps pour assister à la conversation inespérée entre Mohamed El Khatib et Alain Cavalier et aux nouvelles créations très attendues de Dave Saint-Pierre et de Robert Cantarella, focalisé sur la personnalité messianique de Steve Jobs.

> Actoral a eu lieu du 26 septembre au 14 octobre à Marseille