Adam Pendleton, What Is Your Name? Kyle Abraham, A Portrait, 2018-2019. Courtesy de l’artiste, Galerie Eva Presenhuber, Zurich/New York et Pace Gallery, New York. Photo : © Rebecca Fanuele / Consortium Museum
Critiques arts visuels

Adam Pendleton

Avec l’ampleur du mouvement Black Lives Matter, les corps noirs ont gagné une visibilité nouvelle dans l'espace public. Mais ils restent singulièrement absents de l’histoire de l’art, en particulier des avant-gardes qui seraient une affaire d’hommes blancs. Adam Pendleton renverse la vapeur avec son portrait filmé d’un danseur et chorégraphe afro-américain à découvrir au Consortium de Dijon, à l’occasion de sa première exposition personnelle en France.

Par Rémi Guezodje publié le 8 sept. 2020

Dans l’obscurité d’une grande boîte de quatre mètres de haut aux allures de basilique, des voix résonnent, intriguant par un jeu de questions/réponses entre deux hommes, aussi énigmatique que poétique. La sensualité de la conversation annonce l’intimité qui se tisse tout au long de What Is Your Name? Kyle Abraham, A Portrait entre l’auteur de la vidéo, Adam Pendleton, et le danseur et chorégraphe Kyle Abraham. Pendant près de vingt minutes, les deux artistes afro-américains abordent de nombreuses et récurrentes questions liées au corps, à l’appartenance communautaire, aux sentiments et à la beauté.

Dans sa pratique plastique, Adam Pendleton revendique une approche qu’il définit lui-même comme « Black Dada », un terme emprunté au poème qu’Amiri Baraka (alias LeRoi Jones) écrit au début des années 1960 « Black Dada Nihilismus ». Cette esthétique s’avère être une méthode pour articuler ensemble et de manière critique les concepts d’identité noire, d’abstraction et d’avant-garde. Il puise dans le dadaïsme, ce mouvement artistique et littéraire du début du XXe siècle, sa science du décalage comme moyen de s’extraire des contraintes idéologiques et politiques phagocytant le domaine artistique. Dans son manifeste « Black Dada », prenant aussi bien la forme de performances que d’écrits théoriques, Pendleton décrit le mouvement comme « une manière de penser le futur tout en se confrontant au passé ». Autrement dit, un moyen de signifier que l’histoire se pense d’abord en termes actuels et quotidiens, que le présent se construit à partir du passé1. L’artiste n’aura alors de cesse de demander à Kyle Abraham jusqu’où il traîne son fardeau, supposé identitaire, insinuant que la légèreté des mouvements du danseur, accentuée par l’aspect délié de la tenue à franges qu’il porte au début de la vidéo, est un mode d’être politique, une émancipation. 

Si la figuration est un motif récurrent de l’art dit « afro-américain », permettant de dégager un espace effectif de représentation dans le paysage de l’histoire de l’art, l’abstraction a souvent été un terrain à conquérir, a priori moins efficace pour la représentation des marges. Le travail de Pendleton se compose habituellement de murs saturés de toiles abstraites noires et blanches traversées par de courtes phrases, mots ou slogans politiques comme le désormais fameux « Black Lives Matter », affichant l’abstraction comme désir de liberté conceptuelle désincarnée. Kyle Abraham précise d’ailleurs dans la vidéo que « pour le meilleur comme pour le pire, [quelque chose] fait que les gens mentionnent toujours les histoires de race quand il y a un corps noir impliqué ». What Is Your Name? Kyle Abraham, A Portrait est en ce sens une vidéo abstraite par son rythme cadencé et séquencé entre le fil quasi narratif, paradoxalement figuratif, des images d’une danse qui se développe avec le temps et la rupture du mouvement marquée par un écran noir ou quelques questions rituelles comme « Quel est ton nom ? », « Quel est ton processus ? », « C’est difficile ? », « C’est lourd ? ». La fragmentation fait ainsi glisser le portrait vers un enjeu de représentation vertigineux : bien que le format vertical de la vidéo donne l’impression d’un regard ubiquitaire, le visiteur étant parfois placé au-dessus du danseur comme dans une chambre à voir aux allures de camera obscura, la figure furtive du danseur se montre insaisissable, aux contours flous. Adam Pendleton donne une puissance singulière et encore partiellement inexplorée à la libre subjectivité des déplacements, des paroles et pensées, marquée par l’élan des violons qui viennent appuyer les circonvolutions du danseur, comme s’il se déplaçait au diapason de ses propres mots. Dans la deuxième partie de la vidéo, les pas de danse d’Abraham sont dictés par sa propre voix, les images se mêlent et l’écran est divisé en trois espaces reproduisant les mouvements en différé. Cette approche de la danse entre en écho direct avec la danse libre, mouvement lui aussi initié au début du XXe siècle par Isadora Duncan notamment, prônant la répétition de mouvements non contraignants, prolongements des gestes naturels du corps.

Document abstrait, entre figuration et abstraction, reconduisant le paradoxe de la représentation et du portrait en art, Pendleton livre ici un croquis aussi pudique qu’extrêmement personnel du danseur, à la limite du voyeurisme. S’en dégage la force d’un art qui ne cache pas ses ambitions politique et poétique particulières : autoriser un espace de complexité et de contradiction à une figure marginale de l’histoire de l’art occidentale, en l’occurrence le corps, les mots et l’incertitude de Kyle Abraham, un danseur noir.

 

1. James Baldwin affirme à ce sujet dans A Rap on Race — Le racisme en question (1971) : « Nous nous sommes habitués à penser l’histoire comme le règne du passé, inaltérable, comme un cauchemar. Cette conception est l’héritage des catastrophes des siècles passés. Mais s’il est effectivement impossible de retrouver ce qui a autrefois été perdu, de nouvelles versions du passé sont sans cesse reconstruites au présent. »

 

 > Adam Pendleton, jusqu’au 18 octobre au Consortium, Dijon

 

Légendes : Adam Pendleton, What Is Your Name? Kyle Abraham, A Portrait, 2018-2019. Courtesy de l’artiste, Galerie Eva Presenhuber, Zurich/New York et Pace Gallery, New York. Photo : Rebecca Fanuele © Consortium Museum