Yasmina Benabderrahmane, Chapelet / La Bête, un conte moderne © Yasmina Benabderrahmane / ADAGP, Paris, 2020
Critiques arts visuels

La Bête

La première exposition personnelle de Yasmina Benabderrahmane, lauréate du prix LE BAL de la jeune création avec l’ADAGP, se traverse comme un conte familial dans le contexte actuel du Maroc. Une narration en Super 8 construite par des jeux de correspondances où s'estompent les frontières entre figures animales et machines, désert moderne et résurgence du rituel.

Par Rémi Guezodje publié le 20 févr. 2020

La terre où sont nés ses parents, Yasmina Benabderrahmane ne l’avait pas foulée depuis 14 ans. En revenant au Maroc et à partir de ce sentiment de rupture, la lauréate du prix LE BAL de la jeune création avec l’ADAGP tisse une histoire, entre généalogie familiale et archéologie d’un chantier pharaonique en cours dans la vallée du Bouregreg, surnommée « la vallée des potiers », où le Roi Mohammed VI fait ériger un nouveau théâtre national. Un chantier où travaille son oncle, géologue chargé de la solidité des sols, et qui devient rapidement l’incarnation d’une bête fantasmée et mystérieuse qui se cacherait dans un désert imaginaire – faille temporelle dans l’ombre de la ville moderne qu’est Rabat.

 

Modeler la matière du conte

Car c’est bien d’un conte qu’il s’agit, même dans le contexte situé du Maroc contemporain. Le grain extrêmement matiéré de ses images, captées en Super 8 en noir et blanc ou dans des teintes pastels, et assemblées en tourné-monté, assoit d’emblée la dimension intime, subjective, presque fantastique de la vidéo. Yasmina Benabderrahmane se confronte aux strates mémorielles qui composent une identité par des jeux de soustractions, de correspondances et de métaphores, dans une mise en scène d’images agrandies qui prend des allures de mirage ou de rêverie embrumée. Sa caméra colle à ses sujets, que ce soient les mains de son oncle qui modèlent un morceau d’argile avec de la salive, ou les pieds de sa grand-mère répétant une danse pour l’Aïd – les portraits des deux protagonistes exposés dès l’entrée, en guise d’incipit. En délimitant d’emblée le lieu depuis lequel elle s’exprime et ce qu’elle souhaite montrer, l’artiste désamorce tout orientalisme, prêt à phagocyter les tentatives intellectuelle, artistique ou esthétique de capter une identité en fonction d’un territoire. Loin de toute ambition holiste et définitive, Yasmina Benabderrahmane s’intéresse aux motifs, à la transmission des gestes, au travail manuel qui pétri le quotidien de son oncle et sa grand-mère, comme le tourné-monté est sa manière à elle de modeler les images.

 

Yasmina Benabderrahmane, La Bête / La Bête, un conte moderne © Yasmina Benabderrahmane / ADAGP, Paris, 2020

 

Dans le ventre de la Bête

À la situation initiale succède le cœur du conte au niveau inférieur : les entrailles de « La Bête ». Dans un accrochage permettant de voir l’endroit et l’envers des projections, neuf films alternent entre les gris, les roses, les beiges et l’orangé. Ils établissent des parallèles optiques entre les vues du chantier, sorte de corps éventré, et des gestes ancestraux pratiqués par sa grand-mère dont le maquillage au khôl, l’application du henné et sa manière de souffler dans les poumons d’un mouton sacrifié pour s’assurer de la bonne santé des chairs. « La Bête », elle aussi s’est nourrie d’animaux après la mort soudaine de l’architecte Zaha Hadid en 2016 pour pouvoir poursuivre sa sortie de terre. Comme l’explique une des vidéos : « Après le décès de l’architecte, le nouveau chef de chantier a fait sacrifier 100 veaux et moutons blancs pour purifier le site ». Dans ce lieu où filmer les figures humaines s’est avéré impossible, l’artiste capture les images, plus ou moins clandestines, de machines, remblais et fondations au repos. Le temps s’y suspend, quand, dans la vidéo qui trône au fond de la salle, les mains de la grand-mère semblent rythmer l’éternité à mesure qu’elles caressent mécaniquement les perles d’un chapelet. La valeur incantatoire des juxtapositions imagées de l’artiste scande l’exposition, le visiteur se déplaçant presque au rythme de la respiration d’un animal tapis dans l’ombre. Ce qu’il faut qualifier d’installation au lieu d’accrochage relève d’une dramaturgie de l’espace, soulignée par un travail sonore qui rompt avec le silence surréaliste d’un paysage censé être en transformation. Depuis les colonnes qui servent de piliers au sous-sol du BAL, s’échappent des couinements métalliques qu’un décalage permanent avec les images empêche d’associer directement au chantier. Étrangement, leur cadence sied davantage aux gestes de la grand-mère. Et voilà que le « moderne » et le « traditionnel » fusionnent.

Yasmina Benabderrahmane, Pneuma / La Bête, un conte moderne © Yasmina Benabderrahmane / ADAGP, Paris, 2020

Alors que des centaines d’ouvriers étaient dans l’expectative au moment de la suspension du projet et que le silence se faisait autour du chantier déclaré comme maudit ; l’artiste déplace les considérations politiques et sociales liées à ce site, auparavant habité, pour les intégrer en filigrane dans le troisième personnage qu’est ce désert moderne. Se sont ainsi dégagés autour du chantier de vastes terrains vagues et des voies rapides, des plaines vides et rocailleuses, accumulant la poussière. Comme ces particules, la prégnance des souvenirs s’insère entre ces différentes vidéos, liées par la résistance des corps, qu’on les devine dans les courbes du chantier ou les plis de la peau.

 

 

> Yasmina Benabderrahmane, La Bête, un conte moderne, jusqu’au 12 avril au BAL, Paris