<i>Good Boy</i> d'Alain Buffard, du théâtre de Nîmes et du CNN de Montpellier Good Boy d'Alain Buffard, du théâtre de Nîmes et du CNN de Montpellier © Marc Domage
Critiques Danse arts visuels

Alain Buffard : un bilan s'échappant

L'extraordinaire projet Mauvais genre n'a pas fini de flotter autour d'une identité insaisissable. Retour sur un triptyque phare d'Alain Buffard joué en 2003 dans le cadre du festival Nouvelles Scènes à Dijon, au lendemain de la mobilisation des intermittents. 

Par Gérard Mayen publié le 21 oct. 2003

 

 

Oui, le solo Good Boy est une pièce historique. Non, la pièce Mauvais genre – dont la forme a été reprise par une quinzaine d'interprètes simultanément dans les années 2000 – ne peut en être le développement tranquille.

1998. Lorsque Alain Buffard se présente nu et rasé sous la lumière clinique des néons, il signale magistralement comment le statut du corps est en train de basculer au sein de l'univers de la danse. Pendant quelques années, le nu saura habiller un nombre incalculable de pensées. C'en est fini de l'allant bondissant et du free-flow des libres corps utopiques des années 1970, narguant généreusement l'espace contraint de l'ordre ancien. La nudité immobile de Good boy (parmi d'autres) fait table rase. Les contre-coups du féminisme, du sida, et de la déréalisation globale et multi-médiatique, sont en train de passer par là.
La fragile présence exposée de ce corps, la rareté de sa dépense, l'élégance vulgairement sur-affichée de quelques pas, la provocation de certains jeux de mains, la reconstruction extrémiste d'équilibres renversés, resserrent la projection scénique dans l'entremêlement des strates signifiantes. Celles-ci fabriquent un corps, au croisement de quelques prothèses, et suffisent : des boîtes de médicaments, soutenant une marche dérisoire et cinglante sur talons aiguilles, ainsi que des slips enfilés en couches, rendant informe, à la fois infantile et monstrueuse, cette zone du corps, le bassin, nœu anatomique de la sexualité ; non de l'identité de genre. 
Co-existensive au monde, la danse n'en est pas moins le lieu de la séparation ; de l'entre-exposition des corps. D'où un mouvement de la présence, en lieu et place d'une représentation de mouvements.

 

La manifestation nommée – si malencontreusement – I love Dijon vient de donner l'occasion inestimable de revoir ce solo, mais aussi les deux développements qu'il a depuis lors induits : Good for et Mauvais genre. Soit, d'abord en l'an 2000, la reproduction de ce même solo par quatre « interprètes » simultanément, nombre ensuite porté à 15 en 2003. Les aléas techniques de cette programmation n'ont pas voulu que ces trois pièces puissent être vues, en l'espace de deux soirées, dans leur ordre chronologique. On perçut d'abord cela comme une anomalie un peu regrettable. Puis on en fit au contraire le ressort d'un dérèglement bénéfique du regard. De pièce en pièce, on avait imaginé un – trop – simple développement temporel, linéaire et quantitatif. Les effets de renvois et de variations, de l'une à l'autre, se révèlent beaucoup plus riches. Inépuisables. Notamment en ce qu'il s'agit à chaque fois d'une rencontre unique avec l'espace. Au croisement des logiques de dispositif plastique et de déploiement chorégraphique, les devenirs se font géographie. Avec une étrangeté et insondable, Good boy et ses clones en extension flottent dans les époques de la perception.

Tout d'abord Good for investit l'espace de L'usine, vaste volume composite voué aux arts plastiques, qui accueille l'exposition Following to be followed, sur le mode du cadavre exquis, où l'œœuvre d'un artiste vient se rajouter aux précédentes dans un processus d'accumulation. La proposition d'Alain Buffard vient la traverser, éphémère. Le lieu est frigorifique. Cela accentue la sensation de confrontation. Décidément, lorsqu'on l'utilise en français, le mot performance est ambigu. Transis, les corps fragiles n'en résistent que plus, avec quelque chose de la statuaire érigée en manifeste. Ils sont ceux de quatre garçons emblématiques d'une scène contemporaine tumultueuse : Matthieu Doze, Rachid Ouramdane et Christian Rizzo ont rejoint Alain Buffard.

Et on a bel et bien affaire à une bande de mecs, peu gênés aux entournures pour faire valoir chacun une ré-interprétation très personnelle du solo. Leurs talons aiguilles semblent ponctuer la reconquête, virile en dernière analyse, d'un territoire du féminin. La poreuse ambiguïté du solo originel de Buffard s'en trouve en partie décapée. Dans l'extrême proximité avec les spectateurs épars et mouvants, livrés au libre choix d'un regard qui ne peut tout saisir de zones d'évolution qui se déplacent, la perception très accentuée des singularités ouvre ici à une franche inter-altérité. Good for, objet éminemment dynamique, instable, et débordant, fait de quatre solos qui ne sont plus solistes sans devenir unisson... Séparation de la danse.

Puis retour au co-existensif. Mauvais genre se déroule dans une salle cette fois heureusement chauffée, et présentant le plus classique des dispositifs frontaux. Très progressive, l'entrée et la mise en ligne des 15 actants à l'extrême fond de scène, accentue une mise à l'horizontale d'une série ritualisée, dans un grand tableau plein face. Les singularités s'atténuent. Dés-érection. Il y a quelque chose d'un très archaïque troupeau, lorsque tous se déversent à quatre pattes sur une seule moitié du plateau, pour reconstruire d'étranges postures renversées et patiemment ré-articulées entre sol et ciel. Le flop et le splash des chairs tapotées, étirées, flétries, font un inquiétant rappel à des sons bien sus, mais habituellement non entendus. Et quand s'esquissent des paires pour dédoubler des gestuelles, le doute vient habiter ces duos. Filles et garçons se sont mêlés dans l'effectif devenu grand. De quoi en rabattre d'un cran dans l'exposition crâne ; mais en remonter d'un dans l'ambiguïté des mauvais genres (une tension trouble, hélas ruinée au final par le rajout d'un solo pastiche de cabaret). D'où, alors, une pièce de la fragilité communautaire, flottant dans les repères mouvant d'une définition identitaire plus brouillée que jamais.

Mais cette fragilité n'est-elle pas celle, aussi, de l'éphémère communauté en soi, que constitue la distribution changeante de Mauvais genre ? Fragilité d'une économie de la production spectaculaire, réduisant les préparatifs à une journée et demi de travail. Soit, plus que jamais, une urgence en présence. Décisive et nécessaire fragilité, aussi, d'un projet emporté dans l'histoire, peut-être au-delà de ses intentions même. Conçu à l'origine pour l'édition 2003 du festival Montpellier Danse, Mauvais genre réunissait alors essentiellement des chorégraphes qui choisissaient d'en devenir les néo-interprètes. L'envergure des Régine Chopinot, Mathilde Monnier, Mark Tompkins, Vera Mantero, Jennifer Lacey, lui donnaient l'impact d'un instantané – voire d'un bilan – de toute une démarche en danse contemporaine. À cet égard plus modeste, la version dijonnaise de Mauvais genre a paru flotter entre moindre acuité et majeure densité. Plus collective, et moins éclatante.
Mais la version montpelliéraine, parfois dite « des stars », devint une non-version. Son sabordage dans le contexte de la révolte des intermittents du spectacle résonna avec fracas comme l'immiscion brutale du semi-remorque du réel politique et social dans la vitrine d'exposition du projet politique et esthétique de la démultiplication d'un solo en danse. Cette pièce fut alors la première à être rayée des programmations de l'été 2003, du fait même de la décision de son équipe artistique.
La manifestation de la crise générale de la représentation politique et sociale était entrée en collision avec le projet travaillant à la crise de la représentation spectaculaire. Imprévue mais inévitable, la présence d'un mouvement de l'histoire emportait une mise en histoire de la représentation du mouvement. Une poussée plus loin, et momentanément nulle part. Bilan jamais clos, s'échappant.

À Dijon, Mauvais genre était programmée alors qu'on était au terme d'une nouvelle semaine d'action d'un mouvement des intermittents, en recherche de suite. On n'y aperçut pas la moindre banderole, n'y lut le moindre tract, n'y entendit une déclaration. En privé pas plus qu'en public. Véritable choix ? Simple non-dit ? Héros fatigués ou artistes déboussolés ?
Fragilité communautaire. Oui.

Désormais instants graves, plutôt que table rase. En silence, magnifiquement irremplaçable, et consciemment ou pas, Mauvais genre en nouvelle version, chaque soir rejouée au choc de l'espace, dit aussi cela.

 

Good boy, Mauvais genre et Les Incosolées d'Alain Buffard, du 5 au 14 octobre au CN D, Pantin ; du 17 au 19 octobre au théâtre de Nîmes