© Alexandre de Paula Pi © Patrick Gheleyns

Alexandre

Alexandre est une figure d’émancipation créée par Paula Pi à partir d’une archive sonore : la voix d’un individu de l’ethnie Xavántes au Brésil. Cet enregistrement sert à l’artiste de canal pour rendre compte des circonvolutions intimes inhérentes au processus de transmission.  

Par Audrey Chazelle publié le 29 mai 2018

Deux voix qui se répondent en échos dans le noir, suivies de frappes et glissades de pieds au sol, inaugurent l’éclairage progressif d’Alexandre. Sous la figure androgyne de Paula, en polo XXL bleu, short, et chaussettes blanches remontées au mollet, l’interprète-automate, comme agit de l’extérieur à mesure de son adresse face public, brouille le message en orchestrant la scissure des mots. Ceux-là perdent progressivement leur sens pour ne devenir plus que des sons, et faire naître graduellement une musique dont le corps de la danseuse tout entier relaie bientôt les soubresauts. Un délitement du geste harmonieusement coordonné à celui de la parole négocie rapidement une danse autonome.

« Alexandre », c’est le seul mot que Paula repère de compréhensible sur l’enregistrement de la voix d’un membre du peuple Xavántes (Brésil) chassé de sa terre dans les années 1960 et à partir duquel elle a créé la pièce. En bâtissant son interprétation sur une réception sensible du message, elle en révèle ce qu’il y a de plus signifiant pour elle. À partir de ce qui lui est audible et inaudible, de sa perception émotionnelle, elle rend compte de la portée affective du discours et s’expose à travers celui dont elle transmet l’histoire. Paula Pi se lance passionnément à l’assaut de cette parole comme d’une matière à défaire, à transformer. Elle part de l’autre pour revenir à elle, et opère sans cesse ce double cheminement, ce dialogue.

La création d’Alexandre, c’est d’abord en duo qu’elle l’entamait, avec son binôme de promo Sorour Darabi, dont elle conserve toute la trace au plateau. Sur scène s’opère une sorte de démultiplication, de division du sujet – comme en résonnance avec l’archive morcelée –, éclairé par une installation lumineuse originale, et dont la parole autant que la présence est intensifiée par des infiltrations et des accumulations de matières sonores. À mesure des événements, apparaissent des personnages d’elle comme des doubles. Mais dès lors que la performeuse interroge en direct son alter-ego, telle Narcisse admirant son reflet dans l’eau, la tension performative retombe comme un soufflé, comme si le désir de l’autre en le ramenant à l’amour de soi appauvrissait son intensité.

Paula Pi appartient à cette jeune génération d’artistes issue de la formation Ex.e.r.ce au CCN de Montpellier qui en plaçant le travail d’introspection au cœur de la création incite l’artiste à interpréter le monde selon son propre système de valeurs, et ainsi réinventer les mythes et les langages pour le traduire. Un immense chantier de construction d’identités.

 

 

> Alexandre de Paula Pi, a été présentée du 22 au 24 mai au Cnd de Pantin dans le cadre des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis, et sera programmée le 30 juin et le 1er juillet au Festival Montpellier Danse.