© Caroline Tabet

Alexandre Paulikevitch

En ouverture du Printemps de la danse arabe, le chorégraphe libanais présentait Tajwal. Un spectacle de baladi, une danse dont il est le seul interprète masculin.

Par Mahmoud El Hajj

 

Tout commence par une mise en contraste. Avant le spectacle du danseur libanais, nous sommes invités à voir des scènes de danse « baladi » [que l’on peut grossièrement traduire par danse orientale – Ndlr] extraites de certains classiques du cinéma égyptien. Si l'ambiance et les personnages changent entre un film de Henry Barakat et un autre de Salah Abou Seif, le propos des extraits reste identique : une danseuse qui se meut, s’expose, séduit et un public masculin qui regarde, jouit voire même s'endort (comme c'est le cas de Farid El Atrache devant la tentation dansée de Samia Gamal, dans Madame La Diablesse – 1949). Mais cette introduction filmique ne prendra son sens que lorsque, complètement nu, Alexandre Paulikevitch entre sur scène et s'y balade en chaussures à talon. Difficile alors de ne pas voir le déplacement qui s'offre à nous.

En silence et sous une lumière tamisée, le danseur prend le temps de revêtir tenues et parures de cette danse dite pour femme. Puis il se glisse dans la peau d'un rythme baladi saccadé et intermittent, un rythme fait de frappes et de suspensions, qui donne forme à son corps. À moins que ce ne soit le corps, osant mais craintif, qui transmette son état à la musique. Dans l'un et l'autre cas, on y décèle la crainte. Ou plutôt la contrainte : celle des autres, qui versent leurs insultes – abondamment relayées en arabe et en français au plateau – sur ce corps qui dérange et attire, choque et intrigue. 

Si l'ouverture du spectacle met en valeur l’originalité de son propos vis-à-vis de la tradition, elle pose du même coup le contraste comme structure de narration. Car, disons-le d'emblée, Tajwal (Déambulations) est une œuvre qui souhaite nous raconter une histoire ou, du moins, nous dire quelque chose à travers une histoire. Celle, contrastée, de l'artiste, de son corps cherchant à échapper aux prédéterminations du genre. Un corps d'homme qui, khôl aux yeux, s'empare sur scène d'une danse populaire généralement associée à l’exaltation de la sensualité féminine, non sans en subir des contrecoups.

 

p. Caroline Tabet

 

Chacun des tableaux chorégraphiques exprime un moment vécu. De l'affirmation d'une différence, on passe à la contrainte, à l'angoisse, à la volonté de liberté, entravée mais persévérante. Le spectateur ne peine pas à se repérer : tout est fait pour qu'il puisse mettre des mots sur les mouvements. En fond sonore, le rythme baladi, spasmodique, est souvent enveloppé par des bruits d'ambiance (chaîne, marteau piqueur, bombardement...) qui servent de repères narratifs. Les costumes qui changent à chaque épisode soulignent le symbolisme de choix assez figuratifs : une tenue qui paralyse la majeure partie du corps, une autre qui le renferme totalement, etc.

 Le dispositif chorégraphique ne cesse de ramener les gestes du danseur, et avec eux le spectateur, à quelque signification extérieure pour que le pacte œuvre-réception réussisse. La déambulation que nous promettait le titre du spectacle, une activité par définition sans adresse, se révèle finalement comme action directive et fonctionnelle. Bien que pris dans ce réseau de renvois symboliques, la performance d'Alexandre Paulikevitch, entre force et souplesse, sauve toutefois le spectacle figuratif. D’où le sentiment d’avoir assisté à deux spectacles en un : le grand, Tajwal, avec son récit et sa scénographie, et celui du corps, qui n’est peut-être pas si petit que ça.

 

> Tajwal d'Alexandre Paulikevitch a été présenté le 18 avril à l'Institut du monde arabe, dans le cadre du Printemps de la danse arabe.