. Claire Tabouret, <i>In search of the new land</i>. Courtesy artiste et galerie Bugada & Cargnel, Paris, . Claire Tabouret, In search of the new land. Courtesy artiste et galerie Bugada & Cargnel, Paris, © Julie Denat.
Critiques arts visuels

Amazones spectrales

Claire Tabouret

Sous le pinceau habile de Claire Tabouret, la femme, conduite ici par la figure tutélaire de l'aventurière pré-genderqueer Isabelle Eberhardt, est interrogée en tant que construction culturelle. 

Par Chrystelle Desbordes publié le 6 déc. 2015

Au creux de paysages désertiques ou de fonds neutres aux tons amortis, se dévoilent des destins ambigus. L'existence muette d'héroïnes contemporaines traversant, esseulées, des champs de cactées hollywoodiens à l'atmosphère diaphane, questionne la quête identitaire dans le voyage, et suggère une lutte, peut-être vaine, pour la liberté.

 

Accrochage-travelling

 

Sur le long mur de gauche de la salle blanche du centre d'art, les toiles, de petit format, sont accrochées en-deçà du regard. Suivant une ligne horizontale, les compositions à la palette spectrale irisent l'espace White Cube telles des lucioles aux robes sombres, électrisées par la lumière de néon blanc. « J'ai été influencée, explique Claire Tabouret, par la salle avec ce très long mur à gauche, 36 m de long ! Cela m'a donné envie de faire une ligne, quelque chose de très horizontal, comme un travelling. Mais plutôt que de découvrir un paysage au fur et à mesure, c'est l'avancée d'une recherche, d'un nouveau travail. Chaque tableau amène au suivant. Essayer de retranscrire le rythme de l'atelier, ça donne une ligne arythmique. » (1) Sur le mur du fond, une tente, peinte sur un plus grand format, renvoie au nomadisme, sans doute celui de l'artiste qui, au passage, ravive le souvenir d'Isabelle Eberhardt quittant seule, au tout début du XXe siècle, Genève pour l'Algérie, partant pour le Sahara. « Nomade j'étais, raconte-t-elle, quand toute petite je rêvais en regardant les routes, nomade je resterais toute ma vie, amoureuse des horizons changeants, des lointains encore inexplorés. » (2)

 

Claire Tabouret, L'errante 2, 2013. Courtesy l'artiste et galerie Bugada & Cargnel, Paris. Photo : Julie Denat.

 

L'image de cette tente coiffée d'un ciel gris-bleu-nuit (La tente, 2010), ouvre alors sur les tableaux exposés à droite : deux grandes toiles entre lesquelles se glisse un petit portrait de l'aventurière suisse devenue « française d'Algérie » par alliance. À l'exception d'Isabelle Eberhardt dont les portraits, réalisés à partir de rares photographies, nous font face, qu'ils soient plutôt masculins (L'errante,; L'errante 2, 2013) ou féminins (L'errante 3, 2013 ; La revenante, 2015), les peintures représentent surtout des femmes masquées, parfois de dos (série « Les Masques », 2015 ; série « Les Amazones », 2015). Généralement vêtues de combinaisons moulantes assez sexy, situées dans des no man's land uchroniques aux lueurs mates et électriques, ces amazones, qui se révèlent dans un accrochage peu commun, semblent à la fois libres et prisonnières, inaccessibles et familières.

 

Éprouver la peinture en grand format

Et dès que l'on aborde ici ou ailleurs les peintures de Claire Tabouret, à la touche fluide et aux images en apparence plates, décrivant des groupes d'enfants, d'adolescents ou de très jeunes ingénues parées pour « le bal des princesses » (Les Débutantes, 2014), et dont les expressions ont toujours quelque chose d'inquiétant (comme si l'enfance était perdue d'avance), on a ce sentiment très mêlé de reconnaître et de découvrir ; de remonter le fil de l'intime au travers de traductions d'expériences propre au langage « maternel » de Claire : la peinture.

Un psychanalyste remarquerait sans doute que c'est en « plein œdipe » qu'elle a rencontré son médium : entre 4 et 5 ans, les Nymphéas de Monet au musée de l'Orangerie. Puis elle raconte que c'est là qu'elle a décidé d'apprendre sa langue. En lisant nombre d'articles sur son travail, je remarque que rares sont les critiques qui n'ont pas eu envie de raconter cette belle histoire dans laquelle on imagine Claire, haute comme trois pommes, englobée, voire aspirée par les gigantesques paysages vibratiles du peintre de Giverny. Impossible de ne pas évoquer, dès lors, la nécessité physique que ressent l'artiste à peindre sur de grands formats, à éprouver la peinture dans l'espace, à livrer une forme de combat avec la toile.

 

Duel au soleil via Los Angeles

Le titre de l'exposition, Duel au soleil, hommage au western de King Vidor, est aussi relié à un moment particulier de la vie de l'artiste : son installation récente dans la ville d'Hollywood. La relation au cinéma, multiple, s'exprime notamment dans une scénographie toute personnelle où la lumière dramatise les figures en posture de lutte, intérieure ou non, seules ou en groupe, inscrites dans des paysages atemporels ; par exemple, la plus grande œuvre de l'exposition, In search of the new land (2015), dépeint une femme de dos, aux courbes sensuelles, qui avance dans un désert crépusculaire planté de hauts cactus, s'enfonçant à peine dans ce décorum californien, cette terre inconnue, aride. Questionner la place de l'individu dans le monde, la force et la fragilité des êtres et des mythes, les lignes de faille. Comme chez David Lynch, comme au cœur de Los Angeles « la sismique », où l'artiste a choisi de vivre pour quelques années, c'est à la fois proche et lointain, duel et beau.

 

1. Citation extraite d’un échange de mails avec l'artiste datant du 21 novembre 2015.

2. Citée dans le Dossier de presse de l'exposition, Centre d'art le Parvis, automne 2015.

 

Claire Tabouret, Duel au soleil, jusqu’au 15 janvier au centre d’art le Parvis, Ibos.