© Certaines n'avaient jamais vu la mer @Jean-Louis Fernadez
Critiques Théâtre Performance

Ambivalence(s)

De l’histoire de l’art à celle de la masculinité en passant par l’histoire des migrations, le festival Ambivalence(s) télescope les temporalités pour mieux saisir les enjeux d’une époque contemporaine ambiguë.

 

Par Thomas Ancona-Léger

 

Un aprem’ au musée

On connaissait déjà le gout prononcé que cultivait Gaëlle Bourges pour l’histoire de l’art (Conjurer la peur, Vider Vénus, Lascaux…), on en a encore eu la confirmation au Musée d’art et d’archéologiques de Valence où la chorégraphe s’est livrée à une véritable visite guidée sous la forme d’une déambulation « fantaisiste ». Rendez-vous était donc pris à 16h30, un mardi après-midi, dans le hall de l’établissement où un groupe de visiteurs un peu grisonnant – horaire oblige – attendait patiemment le début de la visite dans une ambiance bon enfant digne des meilleures excursions du Club Med’. Flanquée d’un casque de walkman et d’un petit micro de conférencier lui donnant un air étrange de gamer des années 2000, Gaëlle Bourges commence le tour par les jardins où s’entasse pèle mêle fausses ruines, et vraies sculptures contemporaines. Un paysage à la fois anachronique et un brin kitch, complété par notre présence de visiteur affublé d’un audioguide où résonne la voix douce de Gaëlle Bourges nous invitant à faire le tour d’une nymphe simili-antique car « on y voit réellement son cul ».  

 

Gaëlle Bourges, lors de sa performance L'Assiette d'Hubert, p. Jean-Louis Fernandez

La  découverte du postérieur nymphique sera d’ailleurs le prétexte à une anecdote sur le tournage du Mépris de Godard, suivie d’un extrait de dialogue diffusé dans l’audioguide (Et mes fesses tu les aimes mes fesses, etc.) C’est là tout l’originalité de cette visite qui superpose à la réalité du musée l’univers esthétique de la chorégraphe à grand renfort de références distillées directement au creu de l’oreille. On y croise Christophe Honorée, Diderot mais aussi Hitchcock ainsi qu’un surprenant monologue sur la mamophilie (fétichisme des seins) censé illustrer la passion sans bornes pour les protubérances mammaires qui animait Fragonard. Le point d’orgue de la visite étant assurément la prestation de Gaëlle Bourges et de Jean-Luc (un des visiteurs) reprenant devant une photo de sous-bois la danse priapique du faune de Nijinsky. Une animation qui acheva de convaincre notre petit groupe, ravi par cette dérive gentiment iconoclaste, joyeusement anticléricale et d’une grivoiserie cultivée.

 

Bienvenue l’âge atomique

Dans un tout autre registre, Lucie Rébéré et Julie Rossello-Rochet recevaient au théâtre de la Ville, où elles présentaient Atomic Man chant, d’amour. Contrairement à Gaëlle Bourges qui privilégiait une chronologie sensible et volontairement anachronique, les deux metteures en scène ont opté pour une temporalité biographique puisqu’il s’agit de suivre l'histoire d’Arthur, un millenial français plongé dans les affres de l’adolescence. Les cinq comédiennes commencent par une longue litanie de dates et d’événements venant se clore sur l’affaire Weinstein et une éructation obscène de Donald Trump concernant les femmes, en général. Une contextualisation qui succède à l’étonnante description d’un combat contre un ours, dans un registre comiquement testostéronné de pilier de comptoir à mi-chemin entre Serge le mytho et Vladimir Poutine.

 

Atomic Man, chant d'amour de Lucie Rébérée et Julie Rosselot-Rochet, p. Jean-Louis Fernandez

 

À ce stade, on a donc compris que la thématique sera l’homme, ou plutôt la construction sociale de la figure masculine occidentale au XXIe siècle. Avec pour fil rouge, l’histoire d’Arthur, donc, qui a décidément bien du mal à trouver son identité sexuelle dans cette triste société rongée par la pornographie, le virilisme outrancier et le rap déconscientisé... Passons sur la construction assez linéaire et prévisible des péripéties d’Arthur qui, de crise d’adolescence en déconvenues amoureuses, le mènera dans les griffes d’un gourou masculiniste pour en venir à l’essentiel du propos. La construction de l’identité masculine, ici traitée sous l’angle humoristique, presque burlesque, se télescope avec une critique de faits sociaux (la pièce étant ouvertement ancrée dans le réel contemporain) eux-mêmes déjà outranciers. Problème classique du dessinateur observant interdit l’homme politique surpasser sa caricature. Malgré des idées de mise-en-scène indiscutablement réussies – l’interprétation d’une Marseillaise version Légion d’Honneur véritablement stupéfiante – Lucie Rébéré et Julie Rossello-Rochet ajoutent de la caricature à la caricature et rendent ainsi brouillonne une thématique qui n’a pourtant jamais aussi été pertinente.

 

Existence invisible

Clou de ce marathon théâtral, Certaines n’avaient jamais vu la mer de Richard Brunel, directeur de la Comédie de Valence, était présentée dans le lieu du même nom. Librement adapté du roman de Julie Otsuka, cette pièce ressuscite le destin oublié de ces dizaines de milliers de jeunes femmes japonaises débarquées aux États-Unis au début du XXe siècle. Arrivées dans un pays dont elles ne connaissent rien (les hommes y sont « poilus » et « carnivores »), elles espèrent y retrouver d’hypothétiques maris compatriotes. Très vite, la Terre promise se transforme en enfer et après avoir été violées dès leur arrivée par leurs époux, elles se retrouvent à leurs côtés embarqués dans les affres de l’exploitation capitalistique.

 

Certaines n'avaient jamais vu la mer de Richard Brunel, p. Jean-Louis Fernandez

 

Comme dans la prose de Julie Otsuka, la parole est ici employée essentiellement à la première personne du pluriel, ce qui donne aux discours une dimension chorale et collective ayant plus valeur  de témoignages que de réels dialogues. Cette fois, c’est à hauteur de génération que le temps est apprécié. Une chronologie habilement illustrée au plateau par le décor qui évolue aux rythmes des conditions de vie des immigrés japonais corvéable à merci (on passe du champ à l’atelier de couture puis à l’intérieur bourgeois), et qui culmine avec leur disparition pure et simple lors de l’entrée en guerre des États-Unis contre le Japon. Occupée jusque-là par une douzaine de comédiens, la scène se dépeuple soudain et de leur existence, ne reste bientôt plus que quelques vestiges. Une existence invisible, rendu justement visible par leur disparition finale qui vient écorner le vernis de la morale bourgeoise américaine.

 

Le festival Ambivalence(s) a eu lieu du 28 mai au 2 juin à la Comédie de Valence

Certaines n’avaient jamais vu la mer de Richard Brunel, du 19 au 24 juillet au Cloître des Carmes, dans le cadre du festival d’Avignon.

Atomic Man, chant d’amour de Lucie Rébéré et Julie Rossello-Rochet, les 22 et 23 juin aux Subsistances, dans le cadre du festival Entrée d’artistes, Lyon.