Ana Mendieta, <i>Creek</i> Ana Mendieta, Creek © The Estate of Ana Mendieta Collection, LLC. Courtesy Galerie Lelong & Co.
Critiques arts visuels

Ana Mendieta

En France, l'œuvre de la vidéaste et performeuse, pionnières de l'art féministe des années 1970-80, est peu représentée et peu connue. Le Jeu de Paume lui offre une première rétrospective au moment où la notion d'écoféminisme refait surface sur la scène médiatique. 

Par Chrystelle Desbordes publié le 8 janv. 2019

Alors que les visiteurs se massent dans l'exposition de Dorothea Lange au rez-de-chaussée du Jeu de Paume, les salles consacrées à l'œuvre d'Ana Mendieta sont calmes. Organisé autour des quatre éléments et du sang sacrificiel, le parcours permet de découvrir un travail, à travers 20 films restaurés et une trentaine de photographies de ses performances, où se rencontrent l’intime et l’universel – ainsi que le suggère le titre de l’exposition, Le temps et l’histoire me recouvrent.

 

Ana Mendieta, Imágen de Yágul © The Estate of Ana Mendieta Collection, LLC. Courtesy Galerie Lelong & Co.

 

Entrer en osmose avec la nature

C’est en mêlant littéralement son corps à la nature que l'artiste trouve, au seuil des années 1970, son langage. « Je crois en l’eau, en l’air et en la terre. Ce sont toutes des divinités. Et elles parlent », confiera-t-elle. Rapidement, Mendieta atteint une telle fusion avec la Terre sacrée, que naît la plus fameuse de ses séries – « Las siluetas » (« Les silhouettes », 1973-1980). Leurs formes, sommaires, d’inspiration primitiviste, à la fois tangibles et flottantes, apparaissent dans quelques-uns des films présentés (ainsi que dans certaines des photographies). À l’époque, les « earth works » (« œuvres de la Terre », généralement créées à ciel ouvert dans des paysages désertiques peu accessibles au spectateur), deviennent une tendance importante de l’avant-garde américaine (avec, par exemple, Robert Smithson ou Nancy Holt), à l’égal du Body Art et de l’art féministe (songeons notamment à Judy Chicago). Or, comme Ana Mendieta le sous-entend elle-même en qualifiant son travail de « earth-body » (« le corps-Terre »), sa démarche est au carrefour de ces pratiques. Au cœur de la nature, en se livrant à un véritable corps à corps avec ses éléments, elle fait l’expérience d’une synergie sans précédent dans les arts visuels.

La majorité des films a été réalisée au Mexique et dans l’Iowa, et non à Cuba dont Ana Mendieta (1948-1985) était originaire. Elle grandit sur l’île jusqu’à l’âge de 12 ans, soit jusqu’à ce qu’elle fasse partie d’un contingent de plus de 14 000 enfants envoyés à Miami dans le cadre de l’opération « Peter Pan » (son père était opposé au gouvernement castriste et bénéficia de ce programme américain). Arrachée à sa terre natale, l’adolescente cherche un ancrage, une inscription. Marquée par un destin politique peu commun, jeune femme émancipée, elle souhaite exprimer artistiquement ce qui l’anime et prend des cours de peinture, jusqu’à l’obtention de son master d’arts plastiques. Elle dira plus tard, alors qu’elle s’est installée à New York et s’illustre dans l’art de la performance : « La peinture, que j’avais commencée dans l’Iowa, ne me satisfaisait pas car elle ne me semblait pas assez réelle ».

Ana Mendieta, Corazón de Roca con Sangre © The Estate of Ana Mendieta Collection, LLC. Courtesy Galerie Lelong & Co.

Ce qui frappe dans ses images est le sentiment qu’elle entretient avec la nature une forme de communication privilégiée. Elle l’observe et s’y immerge tandis qu’en retour, la nature semble lui répondre et la saisir par l’étreinte et le recouvrement. Au sein de ce dialogue, les mythes sourdent… Ceux des femmes qui se transforment en fleur (Imàgen de Yàgul, 1973), des femmes qui enfantent dans le lit de la Terre (Esculturas rupestres, 1981 ;  Volcàn, 1979 ; Ochùn, 1981), des sorcières (Anima, Silueta de Cohetes, 1976) ; ou encore le mythe d’Ophélie (Creek, 1974) et celui de Prométhée (Untitled : Silueta Series, 1978 ; Birth, 1981) se dévoilent, tels des fantômes ou de lointaines réminiscences. Des origines de la vie à celles de l’art, en passant par les constructions symboliques de l’existence, tout apparaît avec grâce dans cette production saisissante, qui est aussi remarquable par son recours à une grande économie de moyens.

 

Laisser une trace

Des millénaires d’histoire s’agglomèrent dans les sédiments de la terre matricielle, et il s’agit pour Mendieta d’en faire une sorte de narration plastique, une fresque dynamique et charnelle qui renvoie à la permanence du cycle naturel. Mais que reste-t-il réellement de ses contacts dans les plis de la terre ? Doit-il rester quelque chose des « Siluetas » faites in situ, vite effacées par les humeurs du ciel ? La nature reprend toujours ses droits et l’artiste la respecte au point où ses interventions se caractérisent par leur discrétion et leur fragilité. La photographie, et plus encore le film qui en décrit le processus en temps réel (toujours cette obsession du réel), permettent d’en témoigner. Néanmoins, contrairement à un grand nombre d’artistes de sa génération réalisant des objets d'art éphémères, la « documentation » ne se réduit pas à sa dimension indicielle. Chez elle, la photographie et le film d’une performance sont conçus en tant qu'œuvres – des manifestes sensibles se stratifiant dans la mémoire. Ces images font ainsi autant partie du processus créatif qu’elles rejoignent l’histoire. C'est d'ailleurs pourquoi il est stimulant de trouver dans l’exposition ses œuvres récemment restaurées (grâce à l'Estate of Ana Mendieta Collection, dirigé par sa nièce Raquel Cecilia Mendieta, elle-même cinéaste).

Ana Mendieta, Silueta de Arena © The Estate of Ana Mendieta Collection, LLC. Courtesy Galerie Lelong & Co.

Celle qui affirmait : « À travers mon art, je cherche à exprimer l’immédiateté de la vie et l’éternité de la nature », décède à New York à l’âge de 37 ans dans des circonstances tragiques. L'artiste laisse derrière elle une œuvre forte, essentielle, inscrite ou à inscrire dans toute histoire de l’art occidental de la fin du XXe siècle.

 

> Ana Mendieta, Le temps et l’histoire me recouvrent, jusqu'au 27 janvier au Jeu de Paume, Paris