<i>Anatomie du silence</i> de Maxence Rey Anatomie du silence de Maxence Rey © p. Delphine Micheli

Anatomie du silence

Le solo de Maxence Rey relève à la fois de la pièce chorégraphique minimaliste et de l’installation plastique et sonore, le silence étant un but inatteignable, dans la nature comme dans notre culture, associé à l’obscurité et à l’immobilité. 

Par Nicolas Villodre publié le 27 nov. 2017

Le titre bien trouvé, Anatomie du silence, peut faire songer au film américain Autopsie d’un meurtre (en v.o. : Anatomy of a Murder de Otto Preminger, 1959). La danseuse-chorégraphe prend le temps qu’il lui faut (une heure environ) pour disséquer, non l’absence de musique, de bruit ou de son telle qu’elle peut être obtenue en chambre anéchoïque, qui intéresse phonéticiens, linguistes et musiciens – John Cage étant l’un de ceux à avoir exploré la question en tous sens, avant de se passionner pour l’aléatoire – mais plutôt celle du mouvement dansé, du geste signifiant, de l’acte expressif. Le mutisme du corps, la discrétion de l’attitude, l’étude de la structure du mouvement en tant que tel, qui a toujours fasciné sages et philosophes, scientifiques et artistes. La chronophotographie et la prise de vue au ralenti n’ont pas seulement permis de capter le mouvement avec acuité, mais en ont radicalement changé la perception. Voire, comme c’est le cas depuis le futurisme, depuis Duchamp, depuis tant d’autres, transformé le geste lui-même. Le cinématographe, qui a la même étymologie que la chorégraphie, n’a cessé d’influencer celle-ci durant tout le XXe siècle. Anatomie du silence invite à la méditation, à la cessation d’activité ou, plus exactement, de toute agitation.

 

Dissection de la pensée

Nous sommes conditionnés dès notre entrée en salle qui se fait par une voie détournée, pour ne pas dire initiatique. Le tiercé de lucioles tamisant l’ombre absolue des coulisses nous habitue à la vision scotopique des chats mais aussi à la loi du silence, celle qui règne dans le cadre solennel ou religieux, les amphis de médecine, les cimetières, les morgues. Privé d’objet, nous sommes alors dans le recueillement, la spéculation, la « dissection de la pensée » dont parle Alfred de Vigny. Une fois ouvert le rideau, nous traversons le plateau et découvrons la danseuse allongée, immobile, baignant dans une lumière économe, le corps à peine voilé de sous-vêtements couleur chair. Le spectacle commence, le rituel aussi, et la leçon d’anatomie, dans le clair-obscur des peintres du nord. Gretchen Schiller, qui usa dans les années 1990 de l’effet de ralenti pour filmer la capoeira, cite Anna Halprin, référence « éclairante » dans le cas qui nous occupe : « Le mouvement a lieu partout et tout le temps. Il est dans nos cellules, la pulsation de notre sang, le rythme de notre respiration. » Le jeu de patience de Maxence Rey rappelle, dans sa simplicité même, la recherche de la position idéale, ou du moins confortable, qui fait l’objet de monologues intérieurs entre les amoureux du film de Buñuel et Dali, L’Âge d’or. « On arrête tout et on réfléchit », conseillait le dessinateur Gébé au sortir de 1968. Ce mode de vie, somme toute écologique, appliqué à la danse, a quelque chose de yogique – on pense au travail de Katia Feltrin et à celui, déjà repéré, de Myriam Gourfink.

 

Dissection du mouvement

Un mouvement ou une suite gestuelle qui en temps ordinaire prend, à tout casser, une demi-minute, peut s’estimer ici à cent fois plus. Le plan d’action se résume à un simple exercice, comme ceux préconisés par les maîtres du butô – d’Hijikata à Kazuo Ôno, en passant par le fils de ce dernier, Yoshito, par Takao Kawaguchi et par Akaji Maro. La belle gisante passe insensiblement de la position horizontale initiale à la station debout sans que l’on distingue, dans un premier temps, les changements de phase : cambrure du dos, courbure de la jambe droite, pivotement du torse sur la gauche, pelotonnement amputant optiquement bras et jambes, placement d’un bras derrière la tête, réapparition, comme par magie, des membres inférieurs, formation d’un « v » puis d’un « u » avec l’aide des membres, écriture par ces moyens du chiffre « 8 », symbole d’infini. Une bande sonore conçue par Bertrand Larrieu et l’auteure – mixant stridulations, coups d’archet sur cithare, violon ou violoncelle, sirène de train, rumeur urbaine et percussions – maintient l’attention que réclame ce solo de peu de variation. L’éclairage de Cyril Leclerc, oranger puis bleuté et, pour finir, soufflant le chaud et le froid, contribue à magnifier la continuité faite d’une multitude de micro-événements. Autant de sensations fortes pour le public réceptif comme pour l’interprète et, sans doute aussi, de pensées volantes.

 

> Anatomie du silence de Maxence Rey, création, jusqu’au 27 novembre au Théâtre Jean Vilar, Vitry-sur-Seine.