© Durée de l’exposition, de Camille Dagen. p. Camille Padilla Lucas Horenburg
Critiques Théâtre

Animal Architecte

Durée d'exposition

À l’origine du collectif Animal Architecte, il y a d’abord une histoire de copines. Au fil des spectacles et des discussions partagés, les sensibilités d’Emma Depoid et Camille Dagen, toutes deux étudiantes au TNS de Strasbourg, frictionnent heureusement, jusqu’à faire naître Durée d’exposition. Sous couvert d'une variation sur la photographie, elles se demandent pourquoi il est si difficile de "durer" pour leur génération. En amour, tout particulièrement.

Par Agnès Dopff

Emma Depoid et Camille Dagen se sont rencontrées en 2014 sur les bancs du Théâtre National de Strasbourg. L’une y étudie la scénographie, l’autre travaille son jeu de plateau. Entre les deux étudiantes, une amitié se noue, un dialogue esthétique aussi, et la simple camaraderie laisse rapidement entrevoir l’envie partagée de monter un projet commun. Avant même d’avoir le diplôme, les deux artistes travaillent déjà à ce qui donnera naissance, trois ans plus tard, à un collectif. Dès l’origine, le binôme se veut vigilant aux conditions de production de l’œuvre artistique. Nourries de leur fréquentation assidues des salles de théâtre strasbourgeois, mais également de lectures féministes, Camille Dagen et Emma Depoid aiguisent ainsi leur esthétique, leurs obsessions et leurs anti-modèles. Surtout, elles cherchent à rompre avec l’urgence productiviste qui infiltre les champs de la création. Pour les deux jeunes femmes, pas question de rogner sur la qualité du projet dans une stratégie d’insertion professionnelle. Au contraire, elles n’hésitent pas à intégrer les amis proches avec lesquels elles perçoivent une sensibilité commune, un même horizon à défendre. De deux, le groupe passe à six têtes, parfois plus, et prend le nom d’Animal Architecte.

Une première forme voit le jour en 2018, essuie les plâtres dans les festivals de copains et dans la petite salle de la Loge, dans le XIe arrondissement parisien. À ce stade, la forme présentée relève plus de l’étape de travail, mais convainc tout de même Barbara Engelhardt, fraîchement nommée à la tête du Maillon. Fidèle à son engagement en faveur des artistes émergents, de part et d’autre du Rhin, la nouvelle directrice du théâtre strasbourgeois redonne son plein sens à la prise de risque : Barbara Engelhardt invite Camille Dagen et Emma Depoid à participer au festival européen Fast Forward qu’elle a co-fondé à Dresde sans même connaître la forme définitive de ce qui deviendra Durée d’exposition. La première allemande est un succès, la création d’Animal Architecte y remporte le prix du jury et le prix du public.

 

Souvenirs de la chambre noire

Six ans plus tard, le résultat semble être resté fidèle aux impératifs premiers : dans une forme d’une heure à peine, Durée d’exposition témoigne d’une attention constante à chacune des personnes présentes, dans une approche rigoureuse de l’économie théâtrale. Dès l’ouverture, Camille Dagen performe son rôle de metteuse en scène, accède au plateau depuis la salle pour mieux se laisser identifier. Après un rapide coup d’œil en coulisse, comme pour vérifier que les équipes s’y tiennent prêtes, elle marque plus fort encore son retrait et regagne les gradins. Dès lors, le consentement sera maître mot : entres les deux comédiens - Thomas Mardell et Hélène Morelli-, qui inaugureront leur prestation d’un long préambule, se sonderont l’un.e et l’autre en détail avant d’engager l’intrigue d’une romance contemporaine ; entre la scène et le public aussi, puisque la sollicitation d’une spectatrice invitée à venir partager une valse sur scène ne se fera pas sans demande explicite et plusieurs fois accordée.

Dans la grosse boite noir que forme la nouvelle salle transformable du Maillon, Durée d’exposition nous donne bientôt l’impression d’avoir basculé à l’intérieur d’un appareil photographique. Le plateau dégagé ne compte que la délimitation grossière, au centre, d’un grand cadre tracé au scotch kraft. Dans un angle, seuls un lecteur de diapositives et un large trapèze de bois se tiennent compagnie. Dans une complémentarité organique, témoin indéniable d’une écriture collective, Durée d’exposition inscrit dans l’espace des tableaux vivants, tendres et malins. Depuis l’ancrage géographique explicitement situé jusqu’aux vers de Racine déclamés sous une pluie de paillettes,   le spectacle réjouit par l’impression de nécessité qui le traverse. Si les références au plan d’urbanisme strasbourgeois assurent la dédicace au public du Maillon, le recours aux grands classiques du répertoire de théâtre et la lecture d’extraits finement choisis du recueil de Jacques  Roubaud, Quelque chose noir (1986), bien plus tardif, viendront - eux - toucher les coeurs les plus durs. Spectacle aux allures de manifeste, Durée d’exposition semble finalement prétexter la curiosité de la machine photographique pour mieux formuler par la scène ce qui agite, émeut et inquiète la nouvelle génération. Et garantir, une petite heure au moins, rien de moins que l’écoute, la bienveillance et le consentement.


>Durée d’exposition, du collectif Animal Architecte (Mise en scène Camille Dagen) a été présenté les 4 et 5 février au Théâtre du Maillon, Strasbourg. Les 28 et 29 avril au TANDEM – Scène nationale Arras-Douai.