<i>Anna's Weekend, A Setting </i> de Laëtitia Badaut Haussmann Anna's Weekend, A Setting de Laëtitia Badaut Haussmann © Vue d'exposition TERZOPIANO, Co-production Via Farini, Milan, Italie
Critiques arts visuels

Anna et Laëtitia partent en week-end

On dirait que Laëtitia Badaut Haussmann passe ses week-ends à déménager. Créées à plusieurs, ses œuvres habitent les centres d’art et parfois y restent, transformant notre perception de ces espaces de conventions. 

Par Irene Panzani publié le 16 mai 2018

 

 

Laëtitia Badaut Haussmann s’est installée de mars à avril dans un appartement à Lucca en Italie avec ses meubles, ses paroles et beaucoup d’oranges. Avec Anna’s Weekend, le projet itinérant et proliférant qu’elle mène depuis 2016, elle est passée par Viafarini à Milan, à La Galeri de Noisy-Le-Sec et chez Blitz, à Malte (2017). Dans la petite ville de Toscane, l’exposition est le résultat de toutes ces étapes précédentes : les paroles sur les murs de l’entrée sont de Rachel Baldacchino, écrivaine qui avait participé au workshop de Malte, les meubles viennent de Milan – où elle a invité d’autres artistes à travailler avec elle pendant 5 jours – les photos d’intérieurs accrochées de la dernière salle font partie d’une recherche que Laetitia Badaut Haussmann mène depuis des années.

Plus qu’une exposition itinérante, Anna’s Weekend est un réseau d’échanges, dont naissent des objets, toujours conçus pour l’espace où ils ont été produits. Habités par les œuvres in situ, les espaces intérieurs se transforment, se vivent accueillant, étranges, ou encore hostiles pour les spectateur. Chez Terzo Piano à Lucca, les oranges qui ont envahi l’espace inondent les meubles et le sol de leur couleur et viennent déstabiliser le réel et matérialisent la réflexion que mène Laëtitia Badaut Haussmann sur nos propres espaces domestiques, plus ou moins ordonnés, plus ou moins cohérents, plus ou moins bizarres.

 

Don

Il y a dans le projet Anna’s Weekend quelque chose de l’ordre du don qui inverse le rapport traditionnel entre les espaces d’art et les artistes. Ici, l’artiste ne se voit pas offrir d’exposition, pas de soutien à sa création, pas d’aide à la production des œuvres. Laëitita Badaut Haussman conçoit une dynamique inverse : elle construit, en commun avec des artistes compagnons, quelque chose qui puisse être offert. « Brian Eno parle de Scenius, explique-t-elle. Le Scenius est le moment où l’on monte sur scène et que l’on ressent une harmonie avec les autres musiciens pendant que l’on joue. »

Une autre inspiration, conscientisée tardivement, est Superstudio. « En parlant avec Adolfo Natalini, je me suis rendue compte que j’avais été influencé par leur travail, leurs plateformes, collages, et cette construction d’espaces autres, que j’avais étudié à l’école m’ont plus marqué que ce que je croyais. » Déjà en 2012, cette question était au cœur du travail de Laëititia Badaut Haussmann. Cette année là, dans le cadre de l’exposition Dynasty, elle fait planter un cèdre devant le Palais de Tokyo après avoir creusé le béton et la terre sous-jacente. Une fouille archéologique, en quelque sorte, pour remémorer l’ambassade polonaise et l’arbre bicentenaire qui se trouvaient là, avant d’être rasé en 1936 pour permettre la construction du nouveau bâtiment, devenu le musée que l’on connaît.

Soigner la mémoire et soigner les lieux pour protéger les relations qu’on y crée, certes, mais sans rapport passéiste à l’utopie. Laëitita Badaut Haussmann ne sait que trop la manière dont certaines ont pu être dévoyée. Après tout, l’idée géniale des meubles do it yourself d’Enzo Mauri a enfanté du monstre Ikea. 

 

> Anna’s Weekend, A setting a eu lieu du 24 mars au 14 avril 2018 chez Terzo Piano à Lucca sous le commissariat de Alessandra Poggianti

> Les œuvres réalisées à Milan l’ont été avec Rosa Ascolese, Maria Drago, Jacopo Rinaldi, From Outer Space. L’exposition de Milan chez Viafarini a été produite par Terzo Piano sous le commissariat de Simone Frangi.