<i>Chair Antigone</i> de François Veyrunes, Chair Antigone de François Veyrunes, © Ph. Delahaye.

Anti-Antigone

François Veyrunes

Figure de l’indisciplinarité s’il en est, l’héroïne de MM. Sophocle, Brecht et Anouilh a servi de prétexte et, quasiment, de titre à l’opus central de la trilogie chorégraphique et work in progress de François Veyrunes et de sa compagnie dont le nom de code est 47.49.

Par Nicolas Villodre publié le 9 nov. 2015

 

La création en question, Chair Antigone a été programmée, trois soirs de suite à guichets fermés, début novembre 2015, à l’Espace Jargot de Crolles que dirige et anime avec chaleur, ouverture d’esprit et équipe motivée, Éric Latil, à une vingtaine de bornes de Grenoble. Franchement dit, la pièce, qui fait une heure mais en paraît moins – dont, soit dit en passant et entre tirets, une version de vingt-cinq minutes a été sélectionnée au Concours (Re)connaissance de Meylan –, vaut le détour. Avec ses collaborateurs habituels – Christel Brink Przygoda, assistante à la chorégraphie-dramaturge, Pierre Lanoue, régisseur géné-son, Alain Balley à la lumière, Stracho Temelkovski à la bande-son Philippe Veyrunes à la création lumière et la scénographie –, et un trio d’intermittentes du spectacle versées dans le contemporain, pour ce qu’on en a vu, autant de fortes personnalités – Marie-Julie Debeaulieu, Emily Mézières et Francesca Ziviani –, François Veyrunes a produit une œuvre de danse pure, d’apparence toute simple mais aussi exigeante qu’une épreuve sportive.

Ni narrative, ni représentative, ni plus symbolique que ça, malgré son titre, la pièce atteint d’emblée l’audience qui, du reste, médusée, fait une entrée religieuse dans la salle, les mouvements alentis des danseuses ayant déjà débuté – comme si l’échauffement qui précède toute représentation nous était, pour une fois ou presque, donné à voir. Ainsi que nous le constaterons à l’issue de la représentation, la structure pour laquelle a opté l’auteur est cyclique. En un premier temps, les danseuses, les jambes couvertes/protégées par un pantalon uniforme de toile de Nîmes (ou de Gênes?) sombre, greffé de genouillères élastiques, nous tournent toutes trois leur dos dénudé – pour l’une d’entre elles tatoué sans repentir de katakanas glorifiant la muse Terpsichore.

Le tempo est donc ainsi donné, une fois pour toutes, mesuré, quiet, olympien. Largo, bien plus qu’andante. Avec, par endroits, d’assez relatives accélérations. Ce parti pris qu’il est loisible mais pas forcément pertinent, si on veut se placer sur le plan esthétique, d’apparier à la démarche analytique, yogique, déconstructive d’une Myriam Gourfink n’implique, dans le cas qui nous occupe, nulle arythmie, nul repos de la guerrière. Bien au contraire! La gageure interprétative est à l’opposé d’une conception minimaliste du geste dansé dans la mesure où il est question ici de produire le moins (d’agitation) avec le plus (d’énergie). Au cinéma (Veyrunes se réfère à Lynch), il est aisé d’épater le bourgeois et de fasciner le spectateur au moyen de ralentis facilement obtenus, soit à la prise de vue, soit en postproduction. Le ralenti filmique est esthétique en soi, qu’il soit appliqué au sport (si possible olympique) ou bien à la danse (de préférence classique). Pour obtenir ce genre d’effet sur scène, il en va tout autrement !

Chair Antigone de François Veyrunes. Photo : Ph. Delahaye. 

 

Pour communiquer entre elles à l’aide d’un alphabet gestuel n’excédant guère notre b.a.-ba latin, pour fonctionner, fusionner au point où elles en sont arrivées, cela a donc pris du temps aux danseuses, au chorégraphe et à son assistante. « Un certain temps », comme dirait l’autre, étalé, lui aussi, sur douze mois environ, par brèves périodes d’une semaine qui, mises bout à bout, totalisent à peu près cent jours. Pour incarner – sans illustrer – leur personnage, il leur a fallu briser net leur élan, leur fougue, leur réflexe par le classique ou moderne conditionné, se rompre, au sens propre, à la « performance » sportive, à la discipline gymnique, au cirque, à l’acrobatie, à la contorsion, au catch féminin, au cabaret, à l’effeuillage burlesque (en l’occurrence pris au sérieux, jamais avec grivoiserie ou gauloiserie). Et on peut dire que ça y va. Ça y va et elles y vont. Au contact. Au contact, sans, au stade du spectacle, l’improvisation chère à Paxton.

Ceci pour donner une idée de ce que le chorégraphe entend par « langage du corps », « propagation du mouvement » ou « transfert du poids ». Pour parvenir à ce qu’on pourrait appeler une écologie de la danse. Écologie ne signifie pas « droit à la paresse », pour reprendre le titre du manifeste de Paul Lafargue. En effet, on ne peut pas dire que nos avatars d’Antigone s’économisent vraiment. Cela prend corps et sens si on rapporte l’entreprise de Veyrunes à l'« An 01 » utopique (expression du regretté et talentueux Gébé) donnant pour consigne: « On arrête tout. » Pour ainsi faire, il faut probablement passer par l’étape intermédiaire du ralenti : en ne dépassant guère la vitesse de la marche la plus musarde, en évitant l’excès de vitesse, et l’excès tout court, on explore un champ qui déborde celui de la danse.

D’une trinité, l’autre. De la lumière blanche aux teintes chaudes. De la déco à base de trois fois trois (= une neuvaine) de carrés ou monochromes argentés et dorés fixés trois par trois aux parois visibles de l’espace théâtral. De la musique électro émaillée de souffles et d’halètements humains; de notes de guitare et de frappes percussives véridiques; de chœurs baroques – lyriques, par définition. De variations, duos et pas de trois, à l’unisson – chaque interprète gardant son quant à soi, sa qualité d’être en mouvement, sa manière, son style –, en alternance. Rythmés par des fondus au noir.

Le tout, avec aisance.

 

 

Chair Antigone de François Veyrunes a été présenté du 5 au 7 novembre à l'Espace Paul Jargot en co-accueil avec la MC2, Grenoble.