<i>Apollon</i> de Florentina Holzinger Apollon de Florentina Holzinger © Radovan Dranga
Critiques Performance

Apollon

Que se passe-t-il lorsqu’on bouscule la hiérarchie supposée des formes de culture? L’Apollon de Florentina Holzinger mêle brillamment freak show, danse classique, haltérophilie, entre autres associations improbables.

Par Nayla Naoufal publié le 31 janv. 2019

 

 

Un taureau mécanique chevauché par deux femmes nues, l’une donnant la fessée à l’autre, couchée à plat ventre sur la machine. Deux tapis de course. Une maitresse de cérémonie suave et tatouée qui annonce : « Real pain. Real blood. Real sweat. Real entertainment » dans le plus pur style des freak shows, ces spectacles donnant à voir des êtres à l’apparence extraordinaire ou possédant des talents particuliers. Au sol, un motif de damier noir et blanc et, en toile de fonds à l’horizontale, un paysage impressionniste aux tons pastel, nuages sur ciel bleu.

La pièce puise dans le fil narratif d’un ballet néoclassique qui date de la fin des années 1920, Apollon musagète, composé par Stravinsky et chorégraphié par Balanchine. Apollon y éduque les muses à leur art, avant de choisir sa préférée. À oser l’anachronisme : du mansplaining par excellence, en somme.

Dans sa création, Florentina Holzinger ne se contente pas de virer le dieu grec et de faire appel à une distribution entièrement féminine (six fantastiques interprètes, dont elle-même). Elle entremêle également une multitude d’univers gestuels et esthétiques : l’haltérophilie et la culture physique côtoient les joggeuses sur tapis aux mamelons en uppercut, la femme à barbe et les danseuses classiques juchées sur pointes. La mort du Cygne, le sang ruisselant sur une cuisse, partage le plateau avec un Dark Vador féminin. Inspirée aussi bien par la performance et l’Art corporel des années 1960 à 1970 que par les monstrations de bêtes de foire et leurs versions plus contemporaines, la chorégraphe autrichienne convoque diverses formes de spectacle, qu’elle met toutes sur le même plan. Dans Apollon, nulle frontière entre la culture populaire et la culture « d’en haut », entre la danse d’auteure et le divertissement dit « de masse ».

 

Trash, mais politique?

Encore faut-il subvertir les codes et les vocabulaires. De nombreuses références à la danse classique émaillent la pièce pour mieux être détournées, comme dans ce pas de deux maladroit et moqueur, où l’une roule sur le dos de l’autre, jambes ouvertes, sexe béant et offert, encore et encore. À l’autre bout du spectre, idem pour les films d’horreur de série B qui percutent la référence à la performance, et notamment au travail d’Ana Mendieta (par exemple à Sweating blood, un film en super huit qu’elle tourna en 1973 montrant le sang qui coule sur son visage impassible). L’hémoglobine, fausse ou réelle, gicle constamment dans Apollon.

Ici, les corps – celui des spectateurs compris – sont mis à rude épreuve. Bourré d’audace et d’intelligence, ce drôle d’ovni qui gagnerait à être dépouillé de quelques longueurs pourrait être vu comme un inventaire de traitements corporels et des réactions humaines possibles: qu’est-ce qui vous fera tiquer?  Pour certains, ce sera la scène où une interprète fait ses besoins, accroupie, au-dessus de deux bocaux de verre. Pour d’autres, cela pourrait être le bras scié, ou le godemichet qui sert de trait d’union entre deux corps. Mais si chosification et mauvais traitement il y a, ils sont pleinement assumés et revendiqués par les interprètes. Elles manient leurs corps tels une arme, se les réappropriant pour transformer l’imaginaire collectif.  

 

> Apollon de Florentina Holzinger a été présenté les 24 et 25 janvier 2018 à Black Box Teater à Oslo