Poèmes électroniques, Maximilien Decroux © D.R.
Critiques Livre spectacle vivant Film

Archimime

Maximilien Decroux

Après les poissons, les ramiers, début avril 2016, ceux, hors champ, qu’on entendait par intermittence roucouler au théâtre du Vieux-Colombier le soir où l’on célébrait Decroux Jr., à l’occasion de la sortie du livre Maximilien Decroux, au-delà du mime et, par la même occasion, le cinquantenaire du co-éditeur avec Riveneuve, Michel Archimbaud.

Par Nicolas Villodre publié le 5 avr. 2016

Outre ces derniers et, naturellement, les auteures de l’ouvrage, Tania Becker et Catherine Decroux, nombre de personnalités du monde des arts en général et de l’art du geste en particulier avaient fait le déplacement : Dominique Dupuy qui, avec sa partenaire Françoise, créa en 1957 Épithalame, un ballet de Deryk Mendel sans musique ni texte ; Milena Salvini, disiciple de Decroux, spécialiste du Kathakali, créatrice, avec Roger Filipuzzi, du Centre Mandapa ; Ella Jaroszewicz, élève du maître de la pantomime polonaise Henryk Tomaszewski, femme et collaboratrice de Marcel Marceau, fondatrice de l’école Magenia ; Françoise Vanhems du Cnd ; etc.

La soirée, animée par le mime Jean-Claude Cotillard, féru de burlesque tout comme son mentor Maximilien (et lui-même à la tête d’une saga familiale), et le comédien Gabriel Dufay, alternait lecture de textes, témoignages sur diverses périodes de la carrière riche et variée du réformateur du mime, projection de photos (celles, historiques, assez extraordinaires, il faut bien le dire, étant d’Étienne Bertrand Weill), de films et d’archives télé des années 1960. Ces documents montrent l’élégance et l’extrême précision de chacun des mouvements, le caractère poétique, voire métaphysique, des numéros et des pièces conçues au sein de cette école de mime unique ou à partir d’elle, par des artistes ayant fait carrière internationale, comme Jean-Pierre Sentier et Edie Cardel, alias les « Double faces ».

Les textes du livre sont, littéralement, éclatants (la forme étant, d’ailleurs, des plus éclatées), en même temps qu’éclairants. Les morceaux choisis vont du rendez-vous pris en vain au ministère des Affaires culturelles du temps du Gaullisme ou du Pompidolisme, à la réflexion sur l’art du mime, en passant par le legs paternel, l’article de presse, le festival d’art d’avant-garde, le théâtre expérimental et Gamme de 7 d’André Almuró et du regretté camarade Polieri, sans oublier les idées personnelles sur la pédagogie. Une image valant (parfois) mieux qu’un long discours, les films permettent de se faire une idée non seulement des sketches amusants, pour ne pas dire absurdes, de Maximilien Decroux et de ses jeunes comédiens mais également des autres œuvres évoquées, qui, sur grand écran, réapparaissent d’une beauté plastique inégalée. Ce, malgré l’épée de Damoclès qui menace tout sujet anecdotique – malgré leur inactualité même. Tout se passe comme si la faculté de généralisation des formes effaçait toute contingence, incident ou accident du quotidien.

Au trompe-l’œil, au truc théâtral, à l’effet cinématographique mélièsien succède, pourrait-on dire, une expression purement optique, un art cinétique, lui-même substitué par le concept en acte – le « non-rétinien » cher à Duchamp. Faut-il dès lors rappeler cette phrase de Martha Graham (qu’on aperçoit, du reste, photographiée au côté d’Étienne Decroux, à New York, à la fin les années 1950) : « le mouvement ne ment pas » ? Jean-Claude Cotillard relève le « paradoxe du mime » à sa façon, en se demandant si la « marche sur place » n’a pas, justement, empêché le mime d’avancer...

Enfin, une des dernières diapositives annonçait la parution prochaine, chez les mêmes éditeurs – puisqu’on ne change pas une équipe qui gagne! –, de l’ouvrage de deux femmes mimes ayant marqué la fin des années 1960 et le début des seventies, Pinok et Matho : Une saga du mime. Mais ceci est une autre histoire.

 

La soirée Maximilien Decroux s’est déroulée le 4 avril au théâtre du Vieux-Colombier, Paris.

Tania Becker et Catherine Decroux, Maximilien Decroux, au-delà du mime, éditions Riveneuves en co-édition avec Archimbaud, Paris, 2016, 20 euros.