Arika de Yasutake Shimaji et Roy Tamaki © Naoshi Hatori
Critiques Danse Musique

Arika

Vendredi 13 mars la France limitait les rassemblements à 100 personnes. Devant cette poignée de personnes donc, la Maison de la Culture du Japon à Paris présentait le duo Arika avec le danseur Yasutake Shimaji et le rappeur Roy Tamaki. Une échappée brute, sans façon ni raison.

Par Nicolas Villodre publié le 18 mars 2020

Artiste éclectique, à la fois amateur de hip hop - de body wave, de new jack swing et de house -, de contemporain et de néoclassique, passé par la compagnie William Forsythe, formé à la technique du ballet par Christine Kono, le danseur Yasutake Shimaji a une gamme chorégraphique des plus étendues. Ce, en même temps qu’un physique singulier, athlétique et longiligne ainsi qu’une binette qui imprime entre le repris de justice au poil ras et le top model. Le titre Arika est à son image, polysémique, équivoque. Il désigne d’après la feuille de salle « l’endroit où les choses naissent » et également l’état de ces choses : leur position, leur localisation, leur cachette. Ce mot est aussi devenu le nom d’un jeu de combat, en vogue au Japon.

Et combat, effectivement, il y a, à un moment donné dans la réunion de deux natures diamétralement opposées. Le reste du temps, la paire artistique alterne variations, prestations, sets, indépendamment ou presque l’un de l’autre. De fait, Arika n’a ni le côté déstructuré ni la mathématique qui caractérisent Oto no e, projet de Yasutake Shimaji présenté en 2018 au Théâtre National de la Danse à Chaillot. La pièce tient plutôt du « jeu d’enfants », au sens où l’entendait le chorégraphe russe Léonide Massine. Un jeu de grands enfants ou d’adolescents attardés, dans tous les sens de ce terme, qui se lancent des défis, des « battles », se taquinent, se font des niches. Si on y peut déceler des éléments communs comme l’emploi d’onomatopées, d’interjections, de babil, de gesticulations abstraites, d’effets de répétition - pouvant au bout d’un temps lasser - de comique dans des dialogues provoquant à deux reprises les rires des spectateurs, ce théâtre absurde nous a moins étonné que nous pouvions l’espérer.

D’une part, nous n’y avons pas retrouvé l’étrangeté qui se dégageait de l’opus de 2018 resté, semble-t-il, à l’état d’inachevé. De l’autre, malgré la maîtrise technique du danseur-chorégraphe et son talent de rappeur dans le duo chanté avec le spécialiste du genre Roy Tamaki, la structure manque de rythme, de souffle, de flow. La passerelle scénographique reliant les deux pôles, la cour et le jardin dans un dispositif bifrontal, ou si l’on se réfère au premier couplet du show, le matin et la nuit, l’est et l’ouest, le soleil et la lune, est étroite comme celle du Nô. Une discipline à laquelle Roy Tamaki fait d’ailleurs allusion en empruntant, à un moment, la voix caverneuse d’un acteur de cette forme théâtrale traditionnelle japonaise. Mais elle peut tout aussi bien faire penser à un catwalk. Il est vrai que le rappeur a collaboré à des défilés de mode. Force est de constater que Yasutake Shimaji a intégré dans sa gestuelle, son style, sa manière le vocabulaire du Voguing. Le garçon, un peu exhibitionniste sur les bords, ne peut s’empêcher de nous gratifier d’un solo sur demi-pointes, des plus classiques, sur une suite pour violoncelle de Bach.

Le spectacle, en ce sens, relève de la démo. Celle d’un rappeur qui, d’habitude improvise ses paroles et qui, à l’évidence aime les assonances et les jeux de mots, celle d’un danseur qui passe d’un état corporel à l’autre, de la délicatesse à la brutalité, de l’ondoiement à la brisure, de la masculinité à la féminité. L’aspect brut, on le retrouve dans l’éclairage sans façon ni raison, tantôt aveuglant, tantôt enténébrant tout ou partie de l’action, et déjà utilisé dans Oto no e. Un emprunt sans doute à Forsythe.


> Arika de Yasutake Shimaji et Roy Tamaki a été présenté les 13 et 14 mars à la Maison de la Culture du Japon à Paris