Les éternels des sœurs Chevalme © Les sœurs Chevalme
Critiques arts visuels festival

Art Souterrain

Depuis 2006, le festival Art Souterrain prend racine dans le dédale de galeries souterraines de Montréal au Canada. C’est en dehors des scénarios catastrophes, par des chemins de traverse, que nous sommes allés chercher des réponses au titre de cette édition « Reset » et à sa question : Et vous, qu’aimeriez-vous réinitialiser ?

Par Léa Poiré publié le 10 avr. 2020

L’hiver installé à Montréal, la ville se recouvre d’un épais tapis de neige qui feutre les pas. Mais la métropole canadienne est loin d’être endormie pour autant. Avec plus de 30 km de galeries souterraines, la ville déplie un dédale de tunnels, couloirs, centres commerciaux, et grandes places, six pieds sous terre. C’est dans les méandres de cette fourmilière qu’Art souterrain, un festival qui ambitionne de rendre accessible l’art contemporain au plus grand nombre, a élu domicile depuis 2006. Le parcours s’articule chaque année autour d’un thème différent qui donne son titre à l’événement. Cette fois-ci, une cinquantaine d’œuvres d’art met en perspective la notion de « Reset ». Un choix qui a été soufflé au directeur Frédéric Loury par une conversation avec sa fille, préoccupée par l’effondrement des conditions de la vie sur la planète. Si vous pouviez passer l’éponge, que voudriez-vous réinitialiser ?

 

Tout faire sauter

Pour point de départ de notre déambulation qui commence au beau milieu du centre des congrès et des expositions, dans le quartier des affaires de Montréal, se trouve un bouton d’arrêt urgence à taille humaine. Pascale et Thierry Nivaux, couple d’artistes français connu pour son utilisation du scanner comme outil photographique hyper réaliste, ont choisi d’annoncer clairement la couleur : rouge. Stop urgence ! a la hauteur parfaite pour s’asseoir dessus, observer le grouillement de la galerie souterraine, s’arrêter un instant pour paresser et se demander pour quelles raisons utiliser le frein à main. Avec l’intrication des crises environnementales, sanitaires, économiques et sociales qui rongent nos sociétés, les idées ne manquent pas. Reste à savoir si tout arrêter brutalement est la seule solution pour éviter les catastrophes intimes, collectives et planétaires.

Si les œuvres font le plus souvent irruption sur notre chemin, captant notre attention immédiate, demandant des réponses, parfois il nous faut davantage ouvrir l’œil. Au détour d’un couloir, on croise trois poubelles de tri, semblables à celles que l’on trouve dans le métro. Rien d’extraordinaire, à une exception près : elles ne recyclent pas le carton, le verre et les ordures du tout-venant, mais selon les indications sur leurs versants, on doit y jeter passeports, clés et moyens de paiement. Les trois piliers qui fondent la société occidentale telle que nous la vivons encore et dont l’artiste Martin Le Chevallier nous recommande de nous débarrasser. Œuvre prête à être activée, performative a priori, il nous faudra pourtant plus qu’un pas en avant pour jeter tous ces objets aux oubliettes. Plus loin, au détour d’un couloir venteux, une autre installation du même artiste passerait inaperçue si un grand cartel ne signifiait pas sa présence. Un plan de métro, aux couleurs, dimension et matière identiques à ceux déjà croisés sur notre route, n’affiche cependant qu’une unique station, celle de Hochelaga. Nom d’un quartier populaire de la ville, Hochelaga est avant tout le village Iroquoien, aujourd’hui disparu, sur lequel a été construit la ville et décrit par l’explorateur français Jacques Cartier quand il y débarqua en 1535.

Reset le colonialisme donc, mais aussi la propriété, l’argent, les frontières, semblent hurler tout en discrétion les œuvres de Martin Le Chevallier. Une démarche qui n’est pas anodine dans une ville où la mémoire des Premières nations a été effacée de l’espace public. Dans un geste symbolique, la mairesse de Montréal a récemment changé le nom d’une rue qui portait celui d’un général anglais ayant distribué des couvertures infectée par la variole aux populations autochtones par un toponyme mohawk signifiant fraternité et sororité. Originaire de la réserve mohawk Kahnawà:ke, de l’autre côté du fleuve, l’artiste Skawennati affirme la présence iroquoise au cœur de la partie moderne et commerciale de Montréal mais aussi dans un imaginaire futuriste à travers des personnages virtuels, dont le style mêle cyberpunk et motifs contemporains autochtones, qui sortent des murs des galeries, pancartes au poing : « L’avenir est autochtone ».

 

 Métro Hochelaga de Martin Le Chevallier p. Thierry Du Bois

 

Tendresse photographique

Au fil du parcours, si beaucoup d’installations cherchent à repartir de zéro, effacer des erreurs plus ou moins gigantesques du passé, d’autres imaginent des chemins de traverse. C’est le cas pour beaucoup d’œuvres photographiques qui, par leur silence, entament pourtant des conversations avec les visiteurs. Dans un grand passage désert et haut de plafond, les Dessins de cimes de François Winants ralentissent notre circulation. L’artiste belge construit des dispositifs pour faire communiquer les arbres : des ficelles attachées à leurs branches sont reliées à un plateau de bois sur laquelle un stylo noir glisse sur une feuille de papier. « J’essaye de chercher la souplesse de la forêt, c’est moins une question de temps que de mouvement » raconte-t-il devant de grands tirages des dessins récoltés dans la forêt d’Ardenne près de chez lui, sur un territoire à cheval entre la France et la Belgique. Gribouillages touffus, myriade de points éparses façon voie lactée, traits sanguins, zigzags de comètes, pour l’artiste les arbres ont leur caractère : « Les mélèzes ont des branches souples et longues, ils perdent leurs épines qui font des taches brunes sur le dessin, poursuit-il avec affection. Le nothman, c’est le sapin de noël. Cette forêt-là a été plantée puis abandonnée, on croit à un espace naturel mais il a surtout une histoire industrielle. » François Winants, en prêtant attention aux dessins de la forêt et non à un seul arbre en particulier, donne corps à la collaboration et à la connexion entre plusieurs individus feuillus et le vent. Il réinitialise du même coup la notion anthropomorphique d’auteur.

Le nez en l’air et la tête dans les œuvres, il est facile de se perdre dans les souterrains puis de retomber par hasard, ou presque, sur nos pas pour découvrir une nouvelle série d’œuvres. Les photographies de JJ Levine nous arrêtent au détour d’un couloir vide. La série de l’artiste canadien Family capte les scènes de vie quotidienne de foyers queer, là où s’inventent d’autres formes de parentalité, de couples ou de familles. Dans les regards fixant l’objectif, les corps détendus, une main posée sur une épaule ou un ventre arrondi, un animal sur les genoux ou un canapé entouré de plantes foisonnantes, ces intérieurs habités résonnent comme une incarnation très tangible des écrits de Donna Harraway, théoricienne américaine qui pense l’élargissement de la parenté comme détachée de la généalogie et connectée autant à celles et ceux que l’on considère comme proches qu’aux non-humains. « Faites des parents pas des bébés » scande-t-elle dans son ouvrage de 2016, et traduit en français cette année, Vivre avec le trouble. Dans ces intimités domestiques et sincères JJ Levine réussi à conjuguer le naturel avec une esthétique précise : couleurs franches, éclairages enveloppants, regards droits.

 

 Family de JJ Levine p. Thierry Du Bois

 

D’autres yeux nous happent un peu plus loin, dans un tunnel blanc clinique. D’un air hagard les sujets photographiques des sœurs Chevalme, Delphine et Élodie, laissent planer le doute : sur le haut d’un immeuble avec une vue sur la ville éclairée et endormie, des personnages de science-fiction avec casques et combinaisons semblent coincés entre deux univers. Français par leur carte d’identité, étrangers pour certains, ce sont ceux à qui toujours « on demande d’où ils viennent » nous dit le cartel. Alors transformés en explorateurs urbains, tranquilles mais en mouvement, Les éternels, selon le titre de la série, ont atterri dans les prises de vue nocturnes et feutrées des photographes. 

C’est avec cette douceur que notre visite se termine avec une œuvre vidéo qui nous laisse avec ce sentiment similaire d’être un peu dans le gaz. Performeuse, plasticienne ou encore musicienne, Sara Létourneau s’intéresse à nos rituels, petits ou grands. Entre deux connexions souterraines, un écran discret diffuse son et vidéo. On plonge alors volontiers avec l’artiste dans les eaux tourmentées de trois rivières du Lac Saint Jean - la Péribonka, la Mistassini et l’Ashuapmushuan - 500 km au nord de Montréal, là où la Canadienne originaire de la région a tourné les images de Fulmina. Au ralenti, un cours d’eau remonte le temps, des nuages se reflètent dans des étendues calmes, un corps danse dans les vagues, des minuscules escargots naissent dans des mains qui accueillerons aussi une poignée de fleurs majestueuses, un corbeau attend passivement. Vaporeux et magique, son film se manifeste par sa trempe paisible. Et c’est sûrement vers ces réponses apaisées mais jamais naïves que nos pas nous ont guidés depuis le début du parcours de « Reset », une façon de se dire simplement que face aux œuvres et au quotidien ce que l’on aimerait réinitialiser, sans pour autant tout oublier, c’est avant tout notre propre regard.

 

 

> Art souterrain a eu lieu du 29 février au 22 mars à Montréal, Canada.