© Apollon Musagète de Florentina Holzinger ; p. Radovan Dranga
Critiques Pluridisciplinaire

Artdanthé

Au Théâtre de Vanves, le festival Artdanthé a entamé sa vingtième édition avec trois propositions travaillant les effets et le transport. Du freak show au théâtre forain, de la rave à la performance.

Par Gérard Mayen

 

Alors que s’ouvrait le week-end dernier le festival Artdanthé, on ne pouvait que repenser à la personnalité si singulière de José Alfarroba, qui l'avait fondé, et façonné à son image. Ses goûts avaient quelque chose de gourmand, consistant, sans trop de filtrages. Même en son absence, on a retrouvé quelque chose de cet esprit au premier soir de l'édition en cours. Une exposition de photos et dessins de Jean-Luc Verna pourrait en être emblématique : soit un corps débordant, livré à une effervescence de signes, jusqu'à l'extraordinaire, au bord du tréteau, où la puissance d'attraction, par-delà les troubles de l'image, dans sa crudité, convoque d'indicibles profondeurs.

 

 Capharnaüm performatif

Il y avait aussi de cela dans les propositions performatives. Dans PURE / Realmagination, Christian Bakalov et ses nombreux assistants prenaient en charge, un par un, chaque spectateur. Les yeux masqués, sinon affublé de dispositifs oculaires déformants, ce spectateur devait se fier à la conduite attentionnée d'un guide pour effectuer un voyage au pays des sensations. Dans la pièce (et dans une disposition exagérément précaire), de très simples accessoires suscitent une diffraction des perceptions, de sorte que le volume des espaces prend une texture enchanteresse, riche de nuances et couleurs. On a cru y revivre quelques beaux éclats qu'on ressentait en rave. On y a été gratifié, par ailleurs, de l'étreinte directement physique, empathique, dispensée au final par un jeune guide complice. Or voilà ce qui peut se produire, qui pousse à réfléchir : il peut se produire qu'il n'y ait absolument rien de simple et neutre, qu'il y ait de la dimension existentielle profonde et problématique, à recevoir pareille étreinte. Il peut se produire que c'est à partir de pareils tourments qu'on vienne chercher dans l'art une forme d'implication transcendante. Disons : quelque complexité, qui ne se satisfait pas de la gadgétisation, même très bien intentionnée, du partage d'une étreinte.

Alors on est sorti de cette expérience, en proie au sentiment mitigé d'une satisfaction apaisée, mais aussi d'une intention artistique qui, tournant court, peut agacer.

Autre grand moment, étalé sur trois heures, d'accès libre en déambulation : le capharnaüm performatif de Concept for New Development : Burn, du collectif hollandais United Wowboys. Ils ne sont pas moins d'une douzaine, à se livrer à mille activités où ils croisent, manipulent ou agissent leur propre nudité et changements incessants de vêtements, des animaux empaillés ou peluches géantes, la confection détournée de sushi et la découpe redistributive de jambon ibérique, la suspension en hauteur, le balancement, le bain de billes, l'exclamation tournée aux cintres, le confinement contre des parois de verre, l'entassement de ballerines à pointes en état proche de la putréfaction. Etc.

 

Concept for New Development : Burn du collectif United Wowboys ; p. D.R

 

Empruntées, démonstratives, circonscrites et surlignées, aucune de ces actions entremêlées ne parvient à induire l'effectivité de son impact provocateur, ni à susciter le mouvement de son envolée poétique. Devant cet attirail de signes plus ou moins critiques, plus ou moins surréalistes, plus ou moins décalés, mais fractionnés, filtrés avec une neutralité affectée, pétrie d'une volonté d'en faire et de bien faire, il est possible de rester indifférent, en proportion inverse de tant d'intentions surexposées.

 

Enfonçage de clous

Enfin en soirée, c'était miracle que de débarquer sans avoir la moindre idée de ce qu'on venait voir. On se sent vite ahuri, perplexe, extirpé de son siège à certitudes, quand vous tombe sur le coin de la figure une pièce aussi ravageuse, obstinée, magnifiquement conduite et rythmée, que l'est Apollon Musagète, signée de Florentina Holzinger (elle aussi originaire des Pays-Bas). Six femmes performent dans cette pièce. Elles y sont intégralement nues de bout en bout, si ce n'est le recours à des postiches qui en perturbent les assignations trop vite entendues. De même, on les voit d'emblée l'abdomen sanglé d'une ceinture noire, qui connote du côté de l'érotisme. Et quel érotisme ! Un grand nombre d'actions vont se succéder, dans un freak show, un théâtre forain, à haute teneur pornographique. De réels avalages de sabres, de réels transpercements par des aiguilles, enfonçages de clous dans les fosses nasales, défécations – et on en passe – sont donnés à voir. En l'occurrence, disons plutôt : à éprouver.

Une intense étrangeté naît de la contradiction entre la pure effectivité de ces actions plutôt extrêmes, d'une part, et d'autre part le fait que la teneur dramaturgique d'ensemble cultive le grotesque, la verve grand-guignol, qui inspireraient de ne pas y croire. Une autre considération n'est pas mince : le régime des actions ici conduites ressort au sadomasochisme. En tout confort des bonnes consciences, il serait loisible de renvoyer ce registre du côté des rapports de domination, et de leur perversion, pourquoi pas entre genres. Oui mais voilà. On n'a ici affaire qu'à des femmes, exclusivement. La présence masculine semblant plutôt renvoyée aux surgissements imaginaires d'un décorum de culture yankee du rodéo, de club de musculation, ou d'une figure totémique carnavalesque qui vient répandre une furieuse terreur bouffonne. Par ailleurs, s'il y a domination dans sadomasochisme, il se trouve que les actes douloureux pratiqués dans Apollon Musagète sont presque tous auto-infligés. Et appréciés pour tels. De sorte qu'au-delà du n'importe quoi des effervescences sensorielles, se dessine un paysage souterrain éminemment complexe, contradictoire, bien moins évident qu'il y paraît. Le spectateur peut y éprouver la sensation, tout de même stimulante, de ne plus bien savoir où il habite, quant aux vieilles certitudes qui l'imprègnent.

 

Tous les spectacles ont été présentés dans le cadre du festival Artdanthé, jusqu’au 7 avril au Théâtre de Vanves.