<i>Intuition</i>, vue du salon du Palazzo Fortuny Intuition, vue du salon du Palazzo Fortuny © D.R.
Critiques arts visuels

Associations intuitives

Sixième opus imaginé par Axel Vervoordt et Daniela Ferretti au Palazzo Fortuny, l’exposition Intuition propose une sélection d’œuvres qui, au-delà de contingences historiques et esthétiques de l’histoire de l’art, nous mènent du côté du mysticisme ou de la prémonition. 

Par Isabelle Bernini publié le 19 juin 2017

 

Comment la création propose-t-elle, sur le mode de l’intuition, une autre approche de la connaissance du monde ? Comment l’art, aussi réflexif soit-il, peut-il se saisir aussi de façon immédiate ? Éclectique, l’exposition mêle avec une grande liberté l’antique au moderne, le primitif au contemporain, pour explorer l’univers des artistes à travers les générations, les époques et les cultures, sous le regard de l’intuitif. Dès l’entrée, des statues-menhirs du IIIe siècle avant J.-C. , dont on ne sait s’il s’agit de divinités, héros ou dignitaires, se dressent de part et d’autre d’un tableau de Jean-Michel Basquiat (Versus Medici, 1982 ), autre totem dont la figure primitive se dresse face au monde.

Vue de l'exposition 

Dès lors, le gothique Palazzo Fortuny, décor incandescent chargé de mémoire, semblait le cadre idéal de cette quête sous le signe de la prophétie. Construit au XVe siècle, l’ancienne propriété vénitienne était aussi l’atelier-laboratoire du célèbre Mariano Fortuny y Madrazo (1871-1949). L’esthète aux multiples activités (peintre, graveur, photographe, architecte, sculpteur, scénographe, inventeur…), a connu sa plus grande renommée grâce à ses créations de textiles et de robes extrêmement raffinées, et jouissait d’une forte présence sur la scène artistique et intellectuelle au tournant du dix-neuvième siècle. Sa demeure, aujourd’hui tout autant fastueuse que décatie, incarne toujours l’esprit curieux de l’ancien maître des lieux, lui qui fut notamment fasciné par le wagnerien Gesamtkunstwerk (œuvre d’art totale).

Face aux murs parés de tapisseries, dans cet environnement sombre et mystérieux éclairé par les lampes de Mariano Fortuny, les œuvres qui composent  Intuition se laissent découvrir comme autant de curiosités issues d’associations qu’on qualifierait presque d’hasardeuses. L’intuition, comme la création, a sa part de magie. Celle-ci renvoie à une forme de sympathie directe et intime, esprit dans laquelle l’exposition se construit. Les œuvres sont présentées selon des filiations nées d’une vision spontanée (à l’image de la « salle des œuvres noires » ou de la « salle des œuvres blanches »… ). Il est alors possible de marier Alexander Calder et Giorgio de Chirico, Paul Klee et André Breton, Berlinde de Bruyckere et Alberto Burry. Dans une sorte de confusion heureuse, doublée d’une certaine audace, les œuvres prennent place dans les différents salons domestiques et espaces de travail comme si elles avaient toujours été là. Elles deviennent partie prenante du contexte tout en agissant sur lui, convoquant autant la mémoire que l’instant présent. Au fil de la visite, les images réelles se mêlent aux images mentales. Les processus de l’esprit, l’inconscient ou le rêve sont ainsi notamment explorés au travers des expériences des Surréalistes (comme le Cadavre exquis de 1931 de Nush et Paul Eluard et André Breton) jusqu’à la performance d’hypnose collective de Marcos Lutyens (Ambidelious, 2017, 60’), au cours de laquelle les participants reproduisent leurs pensées inconscientes de manière « automatique » sur des tablettes d’argile positionnées de part et d'autre d'une chaise.

Vue de l'exposition

Dans une société où tout est soumis à la vérification et la probité, l’intuition apparaît comme un champ d’exploration nécessaire – si ce n’est salutaire – ouvrant les portes d’une intelligence de la sensibilité, elle aussi sujette à l’évolution. Il s’agirait ici d’explorer, à travers l’art, de quelle façon l’humain est relié au monde ou à l’univers, et comment l’expérience intuitive, celle qui conduit à la création, permet à l’homme de s’inscrire dans une dynamique, dans un tout plus grand, et d’envisager un au-delà de l’histoire.

Cette immersion au cœur des manifestations cérébrales n’a peut-être pas l’aura d’une expérience précédente comme comme Artempo  (2007). Néanmoins, Intuition est avant tout la mise en œuvre d’une atmosphère. Investir le Palazzo Fortuny, antre de la création prolifique de Mariano Fortuny, est une manière de rappeler le rôle des artistes dans la cité d’hier et d’aujourd’hui, tout comme l’importance de ne pas être « hors sol ». De la même manière que les œuvres s’éclairent à la lumière de ce qui les entoure, l’esprit d’une demeure traverse les siècles si le présent le vivifie.

 

> Intuition, jusqu’au 26 novembre au Palazzo Fortuny, Venise