© Simon Gosselin
Critiques Théâtre

Au milieu de l'hiver...

À la croisée du voyage initiatique et de la fresque générationnelle, Anaïs Allais télescope héritage familial et colonial dans une tentative émouvante de « théâtre-guérison »

Par Thomas Ancona-Léger

 

Lointaine et si proche, réceptacle des passions collectives autant que des mémoires intimes, l’Algérie est le point de jonction idéal entre l’histoire personnelle et ce qu’on appelle parfois sans trop réfléchir la « grande histoire ». Pour y accéder depuis la France il faut traverser la mer : tout un symbole. Une traversée en négatif vers l’autre rive, un potentiel jeu sémantique avec la mère, son héritage, et une identité parfois perdue dont on peut partir à la recherche. C’est ce voyage initiatique qu’a entrepris Anaïs Allais, et qu’elle nous conte dans Au milieu de l’hiver j’ai découvert en moi un invincible été à travers la voix de Lilas, son alter ego à peine fantasmé.

Comme tout voyage qui se respecte celui de Lilas commence avant le départ, dans son appartement, avec l’immuable rituel que constitue l’élaboration d’un sac de voyage et ses corolaires : le choix de ses vêtements – ce haut n’est-il pas un peu trop court ? – ou de ses livres compagnons de route –tous ces bouquins ne pèsent-ils pas trop lourd ? Car elle en a lu des livres, Lilas, pour préparer son périple, peut-être autant qu’Anaïs pour préparer sa pièce. Edward Saïd, Kamel Daoud trône en bonne place sur le grand et beau bureau, seul mobilier à occuper réellement l’espace du plateau, à côté d’ouvrages sur l’histoire de l’Algérie et du football. Car, et c’est là toute l’originalité de la démarche, le grand père inconnu de Lilas n’est autre qu’Abdelkader Ben Bouali, arrière latéral gauche de l’Olympique de Marseille et éphémère international français, ayant fait ses armes au Racing universitaire Algérois aux côtés d’un certain d’Albert Camus (un piètre goal paraît-il). Un tableau généalogique que vient compléter une grande tante, Hassiba Ben Bouali, « la poseuse de bombes », ardente militante du FLN et martyre de la lutte pour l’indépendance algérienne.  

« Incroyable ! » s’exclamera Méziane, voisin algérien de Lilas et musicien professionnel dans la vraie vie, devant cette illustre descendance. « Fiction ! » rétorquera la principale concernée. « Incendies ! » penseront alors les spectateurs, qui y verront une référence explicite à l’œuvre du directeur des lieux, Wajdi Mouawad. Sauf qu’ici, point d’Œdipe caché, mais une allégorie de la guérison soutenue par un nœud dramatique qu’il serait dommageable de dévoiler. Rapidement Lilas s’efface du plateau et n’apparaît plus que par intermittence sur des captations vidéo réalisées en Algérie, illustrant autant de cartes postales envoyées aux deux autres protagonistes : Méziane et Harwan, le frère de Lilas, venu s’occuper de l’appartement en son absence. Ce dernier voit plutôt d’un mauvais œil la subite passion que sa sœur, malade au demeurant, cultive pour ses racines algériennes. Pourtant, lui-même va développer une obsession une chanson : « Chehilet Laayani », une reprise chaâbi du classique cubain « Quizás, quizás, quizás ». Dès lors Harwan, qui en plus d’être bègue ne parle pas un traitre mot d’arabe, s’emploie à l’apprendre avec l’aide du voisin. Il se révèle d’ailleurs plutôt doué dans l’exercice et, après la scène un peu potache relatant ses exercices de prononciation, montre même des capacités surprenantes, allant jusqu’à abandonner ses problèmes de diction en langue française. Une forme de réminiscence par le langage qui fait écho au « théâtre de guérison » dont se revendique Anaïs Allais.

 

p. Simon Gosselin

En croisant les thématiques de l’absence, de la maladie, de l’héritage politique et la recherche identitaire, la metteure en scène fait le choix de nous livrer en un seul plat l’ensemble du menu plutôt varié de ses tiraillements personnels. Un choix audacieux qui, doublé de quelques faiblesses d’écritures, pouvait rapidement sombrer dans le mélimélo pathopshychologique. C’est pourtant l’inverse qui se dégage d’Au milieu de l’hiver j’ai découvert en moi un invincible été tant l’enthousiasme d’Anaïs Allais transpire du début jusqu’à la fin. Que ce soit à travers les nappes de guitares distillées par ce Méziane, les capsules vidéos aux accents oniriques ou les dialogues toujours teintés d’un léger humour, la lourdeur des thématiques est à chaque fois désamorcée. Alors le spectateur, pris d’une irrépressible affection pour les personnages ne peut que sourire avec douceur devant le drame qui se joue devant lui.

 

> Au milieu de l’hiver j’ai découvert en moi un invincible été d’Anaïs Allais jusqu’au 5 décembre au Théâtre nationale de la Colline.