Vue de l'exposition <i>Au seuil de soi</i> au MAMC de Saint-Étienne Vue de l'exposition Au seuil de soi au MAMC de Saint-Étienne © C. Piérot
Critiques arts visuels

Au seuil de soi

Avec sa monographie au MAMC de Saint-Étienne, Gyan Panchal traverse la société et son économie par le matériau déclassé, en trois actes : l’industrie, l’agriculture et le loisir. Ou quand un morceau de polystyrène dévoile un pouvoir cathartique insoupçonné.   

Par Orianne Hidalgo-Laurier

 

 

T-shirt à l’envers, probablement enfilé à la va-vite, et marteau à la main, Gyan Panchal fignole, l’œil soucieux, l’installation de ses sculptures à la veille de l’ouverture de sa monographie au MAMC de Saint-Étienne qui rassemble dix ans de travail : « J’aimerai montrer ces pièces en prenant en compte le temps qui a passé dessus, sans cacher leur état qui n’est plus aussi pimpant qu’avant. » Un parcours chronologique et pas de conservation maniaque donc : hors de question de nettoyer le polystyrène expansé tâché de poussière – et encore moins de qualifier ce matériau de « pauvre ». Le sculpteur perçoit dans une plaque d’isolant jaunie, frappée d’un numéro de série, l’occasion d’y graver le découpage du fameux « nombre d’or » ou « divine proportion » (Metiri). À l’entendre parler de ses parallélépipèdes bancals et de ses voûtes mal dégrossies avec tant d’affection, on observe un respect inattendu pour cette mousse déchue du paradis du prêt-à-construire, toute aussi livide que la lumière des néons de la première salle.

Rapidement, les formes s’éloignent de l’ornement architectural pour assumer une physionomie minimale, la surface blanche se farde de matières naturelles que Gyan Panchal applique à la manière d’un masseur : graphite, curcuma, résine, bitume de judée… Un monolithe de polystyrène de plus de deux mètres sur un, « sorti d’usine » puis enduit de pétrole brut et baptisé Uoel, suinte et exhale depuis une dizaine d’années, sans prendre la peine de cacher ses multiples perforations. En face, Kenes – soit un sac blanc en polypropylène disséqué – pend au mur, laissant ses entrailles orangées à découvert. D’autres plaques de polystyrène, alanguies sur le sol ou en équilibre mal contrôlé, sont « réparées » à coup de mousse de polyuréthane, résine et filasse au prix de cicatrices indélébiles. Révélés et mis en scène par le sculpteur, ces volumes deviennent les gueules-cassées d’une logique industrielle à bout de souffle : l’exploitation des énergies fossiles au service du jetable.

 

Vue de l'exposition Au seuil de soi au MAMC de Saint-Étienne. p. D. R. 

 

À mesure d’un parcours crépusculaire, rythmé par un éclairage allant s’amenuisant, le travail sur la forme s’incline devant la majesté brute des objets abandonnés que Gyan Panchal glane le long des routes de campagne et des chemins forestiers. Signe de l’exode urbain de l’artiste, de Paris vers le Plateau des Millevaches, on glisse d’un univers ouvrier à celui du paysan. Les titres de ses œuvres tendent quant à eux vers une dimension plus allégorique. Le vol et L’urne, un duo de ruches d’apiculture désertées et comme tombées de leur piédestal – ou potence – de bois (Le pas), rejouent une mécanique de production en panne autant qu’un drame écologique et social en cours. Cette espèce de romantisme minimaliste poursuit son cours dans la « nef » qu’il faut imaginer comme un rivage, un jour de marée basse : un kayak éventré contre un bac de caillage en plastique (Le versant), un autre dépecé au-dessus duquel pend une combinaison de travail retournée (La traite). Plus loin, une salopette de pêche éclopée (L’adresse). Au centre, Le cœur : une moitié de silo à céréales, tranché façon planche anatomique, laisse apparaître l’empreinte d’un énorme gant plongeant à l’intérieur de la cuve, cultivant l’ambiguïté du geste de l’insémination. L’artiste souligne qu’il s’agit-là d’un silo qui n’est plus aux normes. Un détail qui n’est pas anodin lorsque l’on sait l’impact féroce de ces normes opaques et capricieuses sur le quotidien d’un agriculteur, dont la figure disparaît ici complètement ne laissant de son passage que des outils à la dérive. Sur cette scène, la « nature » semble avoir fusionné avec ceux qui la « travaillent », les habits se faisant arbres, un tuyau rivière et une bassine rocher.

Et puis vient la « fécondation », passé le sas qui mène à la dernière salle, coiffé d’une membrane translucide et inatteignable. Nous revoilà en pleine lumière, entre une carcasse de barque posée à la verticale (La lettre) et un morceau de coquille en plastique vert râpé. Cette lointaine piscine pour bambins protège en son sein une forme larvaire (L’asile). D’un mur émerge un bout de plastique rouge que Gyan Panchal envisage affectueusement comme une « forme en devenir, asexuée ». Tous ces fragments de jouets, glanés sur les bords du lac artificiel de Vassivière, émanations plus ou moins identifiables d’une société de loisirs et de consommation, aspirent à se réinventer.

 

> Gyan Panchal, Au seuil de soijusqu’au 22 septembre au MAMC, Saint-Étienne