Rometti Costales, <i>Le drapeau de l’Anarquismo Mágico</i>, 2013, vue d'exposition Aube immédiate, vents tièdes à Mécènes du Sud Montpellier-Sète Rometti Costales, Le drapeau de l’Anarquismo Mágico, 2013, vue d'exposition Aube immédiate, vents tièdes à Mécènes du Sud Montpellier-Sète © Elise Ortiou Campion
Critiques arts visuels

Aube immédiate

Grand soir ou débâcle militaire, catastrophe climatique ou nucléaire : nous arrivons après la bataille. En rassemblant une douzaine d’artistes dans l'exposition Aube immédiate, vents tièdes, les commissaires invitées par l’association Mécènes du Sud, Victorine Grataloup et Diane Turquety, ouvrent les scénarios d’effondrement des civilisations industrielles.  

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 1 avr. 2019

Derrière la baie vitrée du 13 rue des Balances, un ancien bar à chicha dans le vieux centre de Montpellier, deux immenses drapeaux en berne, la hampe totalement renversée, barrent l’entrée du nouvel espace d’exposition de Mécènes du Sud. Les images qui font office de blason disparaissent en partie dans les plis des tissus. Difficile de comprendre qu’il s’agit de deux déserts : l’un photographié par un soldat américain en Afghanistan, l’autre immortalisé par un touriste étranger aux États-Unis. Que valent les faits quand l’image se fond dans l’abstraction, et un drapeau lorsqu’il ne renvoie à aucune entité lisible ? Upland rising de Dimitri Robert-Rimsky est lancé comme un défi aux habitudes confortables. Vierge de tout cartel, Aube immédiate, vents tièdes a une drôle de manière « d’accueillir » le spectateur qui ne trouve pas davantage d’explications dans le livret mis à sa disposition : un collage de reproductions parcellaires des œuvres, agrémenté de quelques citations d’Antoine Volodine, inventeur du « post-exotisme » en littérature et dont l’œuvre inspire la démarche des deux commissaires Victorine Grataloup et Diane Turquety. « Nous sommes deux ou trois cent ans après la révolution mondiale, peut-être avant. » lit-on en l’ouvrant.

Dimitri Robert-Rimsky, Upland rising, 2017. p. Élise Ortiou Campion

Visiblement, nous arrivons après la bataille, « in medias res ». Grand soir ou débâcle militaire, catastrophe climatique ou nucléaire, quelque soit le scénario, il va falloir accepter un renversement et faire ses adieux au mythe de l’union nationale tout autant qu’à celui de l’autorité des États, voire de l’autorité tout court. À partir de cette « scène d’exposition », Aube immédiate, vents tièdes invite à construire son propre récit. À chercher une porte de sortie au-delà des deux drapeaux échoués, le regard s’accroche à un autre, plus petit et discret mais aussi plus frontal, bien fixé au mur. Celui-ci, aux couleurs de l’anarchisme international, émerge d’un tissage en graines de huayruro, rouges et noires, utilisées de manière rituelle par les populations autochtones d’Amazonie. Le drapeau de l’Anarquismo Mágico du duo de plasticiens Rometti Costales trouve son origine dans une histoire peu connue : en 1953, quelques rescapés de la colonne Durruti fuient l’Espagne désormais franquiste et se réfugient dans la forêt bolivienne, où ils fondent au contact des populations locales une société horizontale, métissage d’anarchisme et de chamanisme. Ce que l’ordre mondial écrase apparaît comme la voie de salut.

 

Éclatement du sujet

Mais qui pour peupler ces territoires ambigus ? En s’emparant du « sous-estimé » et du « déjà mort » comme d’un terreau fertile à la naissance de nouvelles espèces et manières d’être-au-monde, les artistes rassemblés ici, nés entre 1960 et 1995, se font « ensemanceurs » et leurs œuvres, manifeste de « dés-anthropocentrisme ». C’est l’alien modélisé par Will Benedict dans un clip pour le groupe de noise Wolf Eyes que l’on entend s’exprimer sur son expérience d’assimilation à la vie terrienne à travers les paroles du chanteur et devant le présentateur vedette d’un talk-show américain (I am a problem). Puis, ce sont les traces d’êtres dont on ne peut qu’imaginer la physionomie. Tout à la fois empreintes de créature mythologique et sandales métalliques futuristes, Melusine : Les Balladeuses, GETA shoes de Nils Alix-Tabeling désamorce la tension entre objet de torture et prothèse, merveilleux et vulgaire, humain et non-humain, folklore médiéval et posthumanisme. En face, Kombucha - pataugeoire de Mimosa Échard et Michel Blazy ouvre les possibilités offertes par la culture symbiotique de bactéries – la prolifération des champignons : une toile vivante qui absorbe les éléments de l’œuvre, ici des colliers de perles. Ce qui est susceptible de pourrir, trop souvent considéré comme « fragile », prend sa revanche sur le manufacturé et l’artificiel, que Thierry Fournier épluche avec Nude, du nom de la teinte de peau idéale selon l’industrie cosmétique. Sur une table, s’étalent des lambeaux de peau de synthèse mêlés à des composants électroniques et à un extrait des premières modélisations épidermiques des studios Pixar. Dimitra-Ellie Antoniou filme quant à elle les micro-soubresauts d’un torse féminin recouvert d’argile à la manière d’un paysage volcanique mouvant (BodyScapes). Au mur, les maquettes de Mathis Altmann présentent des intérieurs de maison retournés, jonchés de mouches ou organisés autour d’un boyau d’évacuation. Tous prennent certaines valeurs, piliers de la « modernité » à l’occidentale, à revers en misant sur la mutualisation, la forme non-finie et l’enveloppe non-calibrée ou en déboulonnant les canons de la « perfection » et du confort moderne.

 

Mathis Altmann, YesVacancy et T.P. Fair, 2016. p. Élise Ortiou Campion

 

Et après ?

À l’étage, on se demande enfin s’il faut danser sur la bâche en plastique qui en recouvre le sol, parsemée de fleurs fanées et de photographies, plus ou moins triviales, tombées d’un vieil album – relents d’une soirée de salle des fêtes dans l’attente d’être balayés (Gaëlle Choisne, W.A.N.N. (We Are All Negroes)). Posés dessus, des espèces de capsules rabougries exhalent une odeur de pétrole et de cuir. On hésite presque à s’asseoir sur les Anti tambours que Jean-Marie Perdrix confectionne dans une coopérative d’artisans burkinabés en coulant du plastique dans des peaux de vaches. Design postmoderne, cloportes démesurés ou urnes renfermant les secrets d’une lointaine civilisation ? Les sons fracassants du film d’Elsa Brès projeté au mur nous extirpent de cette dialectique ironique. Landes désertes et infrastructures minières rouillées y campent un paysage crépusculaire, taillé par « l’homme moderne », qu’un groupe de jeunes gens traverse, glanant sur leur passage des vestiges d’objets plastiques et de roches bâtardes. Le titre de l’œuvre, LOVE CANAL, renvoie au nom d’une banlieue sur les rives du Niagara aux États-Unis, qui donna elle-même son nom au désastre écologique, sanitaire et social révélé en 1976 : un canal inachevé, racheté par une industrie chimique pour y enfouir ses déchets avant que la ville décide de construire un lotissement par dessus, laissant les habitants s’empoisonner. Un cynisme cruel qui aboutit à l’une des premières mobilisations éco-féministes multiculturelles.

Jean-Marie Perdrix, Anti tambour, 2016. p. Élise Ortiou Campion

Au-delà de leurs récits et logiques internes, les œuvres recomposent ensemble non pas un épilogue mais une situation initiale, cette fois-ci immersive. Une manière formelle, et non pas seulement thématique, de suivre les traces d’Antoine Volodine, sa façon de transcender le concept d’altérité et de s’affranchir de celui de l’identité, la première des prisons. « L’Histoire n’a pas tenu ses promesses : nous sommes au bord du monde et après toutes les défaites » continue-t-on de déchiffrer sur le livret.   

 

> Aube immédiate, vents tièdes, jusqu’au 9 juin à Mécènes du Sud Montpellier-Sète