<i>Augusto</i> d'Alessandro Sciarroni Augusto d'Alessandro Sciarroni © D. R.

Augusto

Sommes-nous forcés à rire de tout ? Avec son Augusto, Alessandro Sciarroni cultive l’injonction contemporaine à être joyeux et touche du bout des doigts la puissance contenue dans un éclat de rire.

Par Léa Poiré publié le 19 avr. 2019

Le plateau est grand, blanc, telle une page vierge prête à accueillir les neuf corps qui observent religieusement l’espace. L’un d’eux entre en mouvement. Il affirme bruyamment ses pas qui dessinent un large cercle au sol. Chacun des performeurs, l’un après l’autre, suivent son sillage sans sourciller. L’image pourrait être austère, militaire, mais leurs regards sont déjà rieurs. Le titre du spectacle nous avait prévenu : Augusto, du nom du clown grotesque au nez rouge, est un pied de nez fait à la scène.

Alors le premier rire éclate, brise le silence, s’accompagne de torsions du ventre, ralentit les marches, déconstruit la ronde. Forcé, expulsé, il est provocant. Et, quand il se répand entre les jeunes corps faussement détendus, insolents, en jean-sneakers, chemises déboutonnées et accessoires fluos, comme sortis d’une startup « innovante » aux méthodes de travail des plus « cool », le rire devient glaçant. Alessandro Sciarroni manie l’art du malaise, après avoir épuisé son public avec le génial FOLK-S et ses danses traditionnelles infiniment répétées. Il fait à présent de son auditoire le témoin impuissant de l’injonction donnée aux performeurs comme à la société : rire de rien et surtout de tout.

 

 

Quand un performeur entonne un chant lyrique, agrippant nos émotions à la gorge, le reste de sa communauté s’esclaffe. Lorsqu’un autre frappe une femme au visage, le duo finit par se taper sur les cuisses en gloussant. En regardant le groupe finir par entamer, pliés en deux, figures écarlates et larmes aux yeux, une sorte de Macarena à l’unisson, on songe alors à la dictature du bonheur que les chercheurs Edgar Cabanas et Eva Illouz ont décryptée dans Happycratie. Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies.

Augusto se moque ouvertement du théâtre et de cette assemblée sagement assise qui se demande s’il est autorisé de rire à ces farces ou s’il faudrait mieux en pleurer. L’hilarité générale n’a pas eu lieu – ni les pleurs d’ailleurs – ce n’est probablement pas le but recherché. Mais Augusto laisse tout de même l’impression d’une pièce un peu trop sage, qui effleure la violence de cette arme contagieuse, de cet outil de contrôle des corps, de cette émotion indomptable.

 

> Augusto d’Alessandro Sciarroni a été présentée le 6 avril à la MAC de Créteil dans le cadre de la 20e Biennale de danse du Val-de-Marne ; du 16 au 21 avril dans le cadre de Séquence danse au Centquatre, Paris ; le 21 juin dans le cadre de la Biennale de danse de Venise