<i>As Far As My Fingertips Take Me</i> de Tania El Khoury As Far As My Fingertips Take Me de Tania El Khoury © D.R.
Critiques Performance

As far as my Fingerprints...

Au festival de Santarcangelo, Tania El Khoury et Basel Zaraa proposent au spectateur une étrange rencontre avec la figure contemporaine de l'étranger. 

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 23 juil. 2018

Tendre la main, non pour porter secours, mais pour recevoir. C’est la phrase qui traverse l’esprit puis flotte sur les lèvres, longtemps après être sorti de la petite école primaire de Santarcangelo où Tania El Khoury présentait As Far as my Fingertips Take me. On voudrait la garder précieusement, au même titre que le tatouage éphémère que le performeur Basel Zaraa vient de nous dessiner sur la peau : une longue file indienne de petits personnages aux détails troublants sur l’avant-bras ; à deux doigts du coude, une ligne frontière qui leur barre le passage; dans le creux de la paume, un radeau bondé qui semble avoir déjà coulé, et sur l’extrémité de tous les doigts, une encre au goût administratif, de celle que l’on peine à effacer après avoir laissé nos empreintes à la préfecture de Police.

La symbolique du dessin ne se prête à aucune autre interprétation : ce que nous portons sur le bras est synonyme de crise de l’accueil, du déplacement infini de ceux qu’on appelle « migrants », inlassablement en mouvement, sans origine ni destination. Aussi limpide soit le message, cette marque se creuse de profondeur dans ses détails : elle parle du nombre sans oublier la singularité, celle de ces anonymes dessinés, là avec une silhouette élancée, là plus triste dans la marche, là plus chargée ou donnant la main à un enfant ; elle parle aussi de la singularité de leur auteur, Basel Zaraa, réfugié palestinien de Syrie, lui-même exilé en Europe.

 

Créer du manque

On avait appris à se méfier des « pièces sur les migrants ». De l’opportunisme ou de la naïveté de certains artistes et programmateurs, enclins à se saisir de ce sujet vendeur dans un contexte où le théâtre se cherche une nouvelle légitimité politique. Appris à se méfier du public comme de nous-même, prompts à se racheter une bonne conscience à peu de frais au contact du malheur de ces autres, incarnés sur scène, parfois par eux-mêmes. Se méfier de cette certitude que peut délivrer le théâtre d’être « du bon côté » des choses. À tous les instants de cette performance de 10 minutes pour un spectateur unique, les deux artistes évitent les écueils.

En entrant dans la pièce immaculée de blanc, tout est froid et extrêmement protocolaire : l’ouvreur nous intime de passer une blouse de laborantin, coupée à l’épaule pour dénuder notre bras gauche – celui de « l’expérience » – puis de nous asseoir sur un tabouret et d’enfiler un casque audio. C’est la voix enregistréee de Basel Zarra qui prend, dans les écouteurs, la suite des indications.  Il faut alors regarder devant soi et glisser son bras dans l’orifice découpé dans la paroi où sont inscrites les paroles de la chanson-poème que la voix ne tardera pas à raper en arabe, après s’être présentée.

« Faut-il littéralement toucher un réfugié pour comprendre l'impact de la discrimination aux frontières sur la vie des gens ? » se demande Tania El Khoury. De cette chanson, il ne reste quasi rien de concret si ce n’est la référence à l'alcool que les passeurs pourront s’enquiller grâce à l’argent qu’ils extorquent à ceux qu’ils font traverser. La sensation de ces mains qui tracent avec délicatesse le dessin est plus indélébile. L’écrin médical et froid, l’impossibilité de voir le visage de celui qui vous manipule ne fait que renforcer, par contraste, la douceur de ces doigts qui vous effleurent, puis vous serrent pour vous dire au revoir. Réelle et pourtant avortée ; reproduite à la chaîne pour une file de spectateur, cette rencontre ne crée aucun réconfort, aucune satisfaction d’être du bon côté – puisque nous restons de l’autre – ; et aucune certitude : elle crée du manque. Celui de ne pas pouvoir remercier « l’homme de l’autre côté », et de ne jamais le connaître. Avions-nous besoin de nous toucher pour comprendre ? Peut-être. Il est aussi, et surtout, parfois plus éclairant de matérialiser les murs invisibles que de faire semblant de les abattre pour sentir que ceux de l’autre côté, ne sont pas des autres.

 

> As Far As My Fingertips Take Me de Tania El Khoury a été présenté du 7 au 14 juillet au festival de Santarcangelo