<i>Automne-Hiver </i> de Yves-Noël Genod, Automne-Hiver de Yves-Noël Genod, © Daniel Aires.
Critiques Performance

Automne-Hiver

À L’Arsenic, Yves-Noël Genod poursuit son exploration des grands littérateurs français sur le thème universel de l’amour. Traitée de façon oxymorique, l’expérience amoureuse se raconte à la croisée de deux œuvres : Les Fleurs du Mal de Charles Baudelaire et Phèdre de Jean Racine. Du tragique au burlesque, comme de la jouissance à l’agonie, il n’y a qu’un pas, que Genod esquisse avec grâce le temps d’une double-représentation ; celle d’un automne (Baudelaire) et d’un hiver (Racine).

Par Amalia Dévaud publié le 8 nov. 2018

Notre invitation au voyage débute par l’Hiver de Phèdre. L’espace du plateau, exempt de tout décor, expose au spectateur sa métathéâtralité : immense et vide, il s’entoure d’une rangée de chaises sur lesquelles s’assoit le public. La scène est surmontée d’un éclairage à l’architecture métallique visible. Cette esthétique du dépouillement, évitant toute forme de mimésis, rappelle le théâtre de Claude Régy – pour qui Yves-Noël Genod a travaillé. Vêtu d’une superbe robe au tissu scintillant, ce dernier déambule seul, en fantôme, dans un espace onirique façonné par les jeux d’ombre et de lumière. L’esthétique théâtrale de Genod, conçue sur le modèle du rêve éveillé de Régy, emmène le spectateur dans un espace limbique entre la vie et la mort, permettant au texte de résonner dans son inconscient.

Tout au long de la pièce, les gestes de Genod sont lents et ritualisés, par opposition à sa déclamation enflammée des vers de Racine. La grande force d’Hiver réside dans la maîtrise rythmique et la prononciation singulière – tout en sifflante – du texte classique.  Endossant tour-à-tour les rôles de Phèdre, Thésée, Oenone ou Hyppolite, Yves-Noël Genod réalise ici une véritable performance d’acteur, sur près de deux heures. Les digressions humoristiques, à caractère historique, qu’il opère au sein de la tragédie, comme autant de trouées lumineuses dans la nuit d’un texte qui – malheureusement – tire parfois en longueur, sont les bienvenues.

L’excentrique Phèdre de Genod, aux allures de diva romantique, s’accompagne d’un second volet, Automne, consacré à la poésie de Baudelaire. Plongé dans l’obscurité, le public est assis face à des haut-parleurs : la voix Yves-Noël Genod s’élève de toutes parts, plongeant les spectateurs dans une mer sonore tantôt en tempête, tantôt berçante par ses clapotis. Des corps à la nudité fluorescente apparaissent, dans une monstration physique de la récitation poétique, et se touchent, s’enlacent ou se délacent pour finalement voguer vers la possibilité d’une île.

Le diptyque Automne-Hiver de Genod touche par sa sincérité artistique. Il donne à voir et à entendre la multiplicité des intonations amoureuses, dans leur duplicité et à travers les siècles : un beau voyage qui, du XVIIe au XIXe siècle, nous dévoile aussi l’amour d’un artiste pour la vie et son reflet, la littérature.

 

> Automne-Hiver d’Yves-Noël Genod a été présenté du 1er au 4 novembre à l’Arsenic, Lausanne