Jean-Louis Fernandez
Critiques Théâtre

Aux éclats

Qui n’a jamais pensé qu’avec la Bande-Originale adéquate, sa vie ferait un film à peu près potable ? Avec une simplicité lumineuse, la metteure en scène Nathalie Béasse nous invite à insuffler un peu de magie dans les tout-petit-riens doux-amer qui font le quotidien.

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 22 sept. 2020

Aux Éclats nous ouvre d’abord les oreilles. Trois coups signalent le début du spectacle avant de se complexifier en bruits de chantier. Avant que la lumière ne s’éteigne dans la salle, on parlait justement de ça : des incessants ravalement de façades qui nous tirent du sommeil et de cette indécrottable fatigue que l’on traîne toute la journée. Heureuse coïncidence sourit-on, en voyant les trois comédiens débouler dans leurs petits costumes ternes, piaillant une mauvaise humeur de couloirs de métro. À la fin de la représentation, on finira par se demander si Nathalie Béasse ne lit pas dans notre tête, à force de matérialiser sur scène des pensées qu’on imaginait secrètes. Mais pour l’heure, ce trouble télépathique n’a pas encore germé. Et les spectateurs de suivre allégrement les pérégrinations absurdes de ces trois hommes, pas aussi unidimensionnels qu’ils le paraissent. Les voilà qui se chamaillent, jouent « à la barbichette », échangent des tricks de cuisine, philosophent sur la portée du rire, ou nous invitent dans les méandres de leurs petites contrariétés (café ou magnésium ?) – notes aiguës d’un spleen bien plus tenace.

Dans les pièces de Nathalie Béasse, l’action n’a jamais rien de grandiloquent ou de spectaculaire. Sauf que quelque chose se met soudain à déraper, entraînant des cascades de métamorphoses : la fumée de travaux devient nuage, la mélancolie ambiante se peuple de rires, les héros et les monstres surgissent à tout moment. Quant aux corps qui tombent, ils apprennent à danser. Sous l’esthétique du « small talk », de puissantes forces de réenchantement grondent qui nous plongent sans prévenir dans des abysses existentiels. Que font-ils finalement, ces trois personnages à part mettre en place des stratégies pour habiter le vide de leurs vies ? Et nous montrer qu’avec un peu d’imagination, ce n’est peut-être pas si compliqué. Il suffit parfois d’écouter les Quatre Saisons de Vivaldi pour changer un orage en ballet. 

 

> Aux éclats de Nathalie Béasse, jusqu’au 8 octobre au Théâtre de la Bastille, Paris