<i>Ceux qui errent ne se trompent pas</i> de Maëlle Poésy et Kevin Keiss Ceux qui errent ne se trompent pas de Maëlle Poésy et Kevin Keiss © Jean-Louis Fernandez.
Critiques Théâtre

Avalanche blanche

Maëlle Poésy

Kevin Keiss et Maëlle Poésy signent avec Ceux qui errent ne se trompent pas un apologue moderne qui vient éclairer, avec humilité, ce que l’on peut espérer d’un théâtre dit politique. 

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 17 mai 2016

 

 

Disons le d’emblée : malgré l’inouïe coïncidence politique, lire la création de Kevin Keiss et Maëlle Poésy au regard de l’actualité des « places debout » et de l’état d’urgence mènera nécessairement à une impasse. Face à la réalité, la fiction n’a aucune chance. Ceux qui errent ne se trompent pas ne soutiendra ni la comparaison, ni les enjeux de ce qui se passe actuellement en France. Cette pièce n’en est pas moins politique.

Jours d’élections et de déluge dans un pays inconnu dont la ville principale n’est mentionnée que sous le terme de « Capitale ». 8h, 9h, 10h…13h, rien ne se passe. Soudain le peuple, en un chœur calme et solidaire, descend dans la rue pour voter. L’abstention n’a jamais été aussi basse. Courte joie pour les représentants : le vote blanc n’a jamais été si élevé (80%). Les politiques, incapables de comprendre, basculent alors dans une surenchère sécuritaire aussi absurde qu’effrayante.

Face au sujet brûlant de la crise de la représentation démocratique, Maëlle Poésy et Kevin Keiss optent pour un réalisme magique, comme conscients que le principal écueil à éviter est celui du mimétisme didactique. À considérer la pièce comme un miroir grossissant du monde, on pourrait la trouver caricaturale ; appréhendée comme un apologue moderne dans la pure tradition des Lumières (et la filiation du Candide créé il y a deux ans par la jeune metteure en scène), Ceux qui errent ne se trompent pas dévoile toute son intelligence.

Photo : Jean-Louis Fernandez. 

Fonctionnant dans un emballement rythmique de tableaux successifs, la pièce est surprenante de niveaux de lecture. On y lira bien sûr le divorce entamé entre le peuple et ses représentants, mais pas seulement. Dans l’absence du peuple (dessiné exclusivement en creux) se joue la simplification du jeu politique à trois entités exclusives : les représentants, les médias, les services de sécurité. La promulgation de « l’état d’inquiétude » devient prétexte à évoquer la perversité de ces mesures politiques autoréalisatrices, qui donnent vie à ce qu’elles sont censées endiguer. Parsemés dans l’absurdité de certaines répliques, des éléments de langage politique révèlent leur vacuité : registre sécuritaire (« service de la vérité »), dévoiement de la parole des experts uniquement capables de s’auto-citer, réduction de la vie politique à la campagne électorale et au vote (« il y avait une campagne pour le vote blanc et je n’étais pas au courant ! »). Devant le procès en irresponsabilité fait au peuple – « Il faut expliquer aux électeurs qu’ils se sont trompés, on ne vote pas comme ça ! » – on pense surtout aux propos condescendants à l’égard des électeurs du FN, qu’il semblerait trop dangereux de prendre au sérieux.

Portée par d’excellents acteurs (qui assument plusieurs rôles comme souvent chez Maëlle Poésy) et une scénographie lumineuse, Ceux qui errent ne se trompent pas déroule progressivement sa puissance onirique. Inventant de toute pièce un nouveau vocabulaire aux mouvements sociaux – proche de la performance – elle vient rappeler qu’avant d’être la sphère des manigances et de la désillusion, la politique est d’abord et surtout celle du rêve et d’un possible à venir. Et la forme théâtrale de nous rappeler, en elle-même, que face à « l’événement », quel qu’il soit, il est nécessaire de renouveler nos cadres de pensée et de représentation, comme de trouver un langage qui soit à la hauteur.  

 

 

Ceux qui errent ne se trompent pas de Kevin Keiss, mes Maëlle Poésy a été créée du 10 au 12 mai à l’Espace des arts, Châlon-sur-Saône.

Tournée : du 21 au 23 mai au Théâtre Dijon Bourgogne (Théâtre en mai) ; du 6 au 10 juillet au Festival d’Avignon ; le 5 novembre à la Piscine, Firmin-Gémier ; du 17 au 19 novembre au Théâtre du Gymnase-Bernardines, Marseille ; les 1er et 2 décembre au Granit, Belfort ; en décembre à la Cité internationale, Paris ; les 10 et 11 janvier au Théâtre Sénart ; en janvier au Théâtre de Sartrouville ; le 26 janvier au Phénix, Valenciennes ; le 31 janvier au Rive Gauche, Saint-Etienne-du-Rouvray.