Phil Collins, Delete Beach. Phil Collins, Delete Beach. © p. de l'artiste
Critiques arts visuels Pluridisciplinaire

Avec attention

Depuis Bergen en Norvège, retours sur la troisième édition de la triennale Bergen Assembly. Projet au long cours, il réunit cette année l’artiste Tarek Atoui accompagné des deux artistes de la plateforme curatoriale The Council, les curatrices de Praxes et les chercheurs du collectif Freethoughts. 

Par Flora Katz

 

On peut sentir dans la forme de ces projets aux contenus très différents, une attention bien spécifique à développer des relations approfondies avec des publics hétérogènes, et d’éprouver les possibles de l’art lorsqu’il tend vers des pratiques sociales. Problème complexe, lorsqu’on a le souci de ne pas tomber dans l’écueil du didactisme ou dans la prétention de l’activisme.

Le projet peut-être le plus réussi dans un accord de la forme et du contenu est celui mené par Tarek Atoui accompagné de Grégory Castéra et Sandra Terdjman (The Council). Fruit d’une recherche de trois ans sur les rapports entre le corps, le geste et le son, Within I est un projet collaboratif dans lequel Tarek Atoui a testé les marges du son dans sa tendance vibratoire et tactile. Avec des personnes sourdes et malentendantes, ils ont développé neuf instruments et crée un nouveau langage musical. Si l’on perçoit généralement le son par ses vibrations, c’est plus spécifiquement par le toucher que Tarek Atoui nous propose d’y accéder : textiles résonnants, dessins à l’encre conductrice, tables de percussions solides, etc. Situé à la frontière entre l’outil et l’œuvre, chaque instrument permet d’ouvrir notre environnement sonore à d’autres textures.

Le vendredi 3 septembre a lieu la première activation : Transformé en caisse de résonance, l’ancien bassin de la piscine publique de Bergen vibre au rythme de trois compositions très différentes, dont une conduite par un chef d’orchestre sourd formé pour le projet (Robert Mădălin Demeter), et une autre par Pauline Oliveros, pionnière du deep listening (écoute attentive). À la fin du concert, autant d’applaudissements en langage des signes que de claps sonores. Tout au long du mois de septembre, Tarek Atoui poursuit le développement de ces instruments en créant des partitions en collaboration avec divers musiciens invités à Bergen pour les tester. Des concerts et workshops ouverts au public poursuivent l’activation dans un espace curaté par The Council : autour de la piscine se déploie une série d’œuvres mais aussi un massage sonore, un bar à cocktail accordé avec des sons de minéraux, d’atomes, d’intérieurs d’arbres. On écoute, on perçoit, on ralentit.

Si le projet de PRAXES est plus attendu dans son format, on note la présentation d’une belle exposition collective 100% féminine et la mise en œuvre d’une collaboration sur le long terme avec des artistes aux pratiques très différentes : Lynda Benglis et Marvin Gaye Chetwin. Du côté du collectif Freethoughts (composé en 2011 par Irit Rogoff, Stefano Harney, Adrian Heathfield, Massimiliano Mollona, Louis Moreno and Nora Sternfeld), on rentre à vif dans un travail de résistance politique et sociale à partir du thème de l’infrastructure. Trois plateformes ont été déployées à Bergen, infusées d’une série de conférences : Un symposium de deux jours, un café inspiré par l’historique Café partisan (lieu de culture et de résistance actif à Londres dans les années 1950) et une exposition s’ouvrent pendant le mois de septembre. Entre présentation d’archives et films, le visiteur découvre l’infrastructure comme un lieu d’aliénation et d’isolement, mais aussi d’émergence de la résistance. La problématique du pétrole, majeure dans la ville portuaire de Bergen, est travaillée dans deux films saisissants : Delete Beach de Phil Collins (2016) et Oiler de Massimiliano Mollona et Anne Marthe Dyvi (2016).

Exercice périlleux, deux heureuses collaborations entre les philosophes Denise Ferreira da Silva et Fred Moten (aussi poète) et les artistes Arjun Neumann et Wu Tsang ont donné naissance à des œuvres filmiques comme Miss Communication and Mr:Re (2014) ou Girl Talk (2015).« Que deviendrait l’humain s’il était exprimé par des éléments ? » :  Images de nature entrecoupées d’archives de soulèvements, les phrases de Da Silva inventent l’individu à l’image d’une nature en perpétuelle transformation. Transformation aussi dans les films de Fred Moten et Wu Tsang dont les portraits en pleine lumière et face caméra nourrissent un dialogue où les paroles intimes de l’un s’apposent sur l’autre. Par le maquillage, Moten glisse d’un genre à l’autre. L’œuvre résonne avec l’esprit fugitif du livre The Undercommons (1) écrit avec Stefano Harney, une des pierres de touche du collectif Freethoughts et de nombreux activistes anti-capitalistes : « Être possédé par les dépossédés, et offrir la possession par la dépossession, c’est une expérience qui parmi tant d’autres est une manière de penser à l’amour, qui peut aussi émerger comme étude. »

Attention, recherche. Si les œuvres présentées peuvent être fragiles dans les formes, une réflexion de haut niveau imprègne chaque projet. On apprend, on teste, avec un accompagnement solidaire et attentif qui tend à dépasser l’entre-soi de l’art contemporain. Parmi le flot de biennales qui saturent les espaces, le pari de déployer des formats expérimentaux qui résistent aux pressions économiques est réussi.

1. Stefano Harney et Fred Moten, The Undercommons : Fugitive Planning & Black Study, 2013.

 

Bergen Assembly, du 1er septembre au 1er octobre à Bergen, Norvège.