La légereté des tempêtes des frères Ben Aïm, La légereté des tempêtes des frères Ben Aïm, © Frédéric Iovino.

Avis de tempête

François BEN AÏM / Christian BEN AÏM

La Légèreté des tempêtes,de Christian et François Ben Aïm, variation sur couples antagonistes. 

Par Nicolas Villodre publié le 11 nov. 2014

 

 

Nous sommes tous frères. Ou presque. Telle est la part de notre devise républicaine encore effective – la liberté, en démocratie formelle, ne parlons pas des autres !, tend à devenir peau de chagrin, quand s’aggravent les inégalités. Frères comme les Marx. Les Nicholas. Les Lumière. Les Ek. Pas nécessairement jumeaux, ce qui apporterait trop de confusion, peut-être. Le problème des frères, comme celui des fils – et les Ben Aïm sont les deux à la fois –, étant pour chacun d’eux de se faire un prénom. Cette question a été une fois pour toutes tranchée, dans le cas qui nous occupe, depuis que l’un, Christian, a choisi d’apparaître au grand jour, sur les planches du théâtre à l’italienne, tandis que l’autre, François, se maintient à distance, au fond de la salle, attentif à ce qui se passe sous les sunlights et – probablement aussi – aux réactions du public.

Il nous a donc été donné de découvrir la dernière pièce de Christian et François Ben Aïm, La Légèreté des tempêtes, entre Toussaint et Armistice, au théâtre de Mâcon – scène nationale du Val de Saône. On cherche à y explorer, à sa façon, semble-t-il, « cet obscur objet du désir ». La mayonnaise dialectique prend, s’épaissit puis s’allège, avec les ingrédients suivants formés de couples antagonistes listés dans la note d’intention : suspension-tourbillon, douceur-violence, apnée-respiration, tristesse-joie, résistance-abandon, brutalité-poésie, chute-équilibre, fracas-calme, oppression-liberté, impuissance-vigueur.

Christian donne de sa personne, omniprésent durant tout le spectacle, accompagné, soutenu, malmené, manipulé par un trio d’excellentes danseuses (Aurélie Berland, Florence Casanave, Mélodie Gonzales) qui interprètent différents rôles, diverses facettes de l’Éternel féminin, et incarnent les pensées volantes des auteurs, leurs sensations fugaces, jusqu’à donner du sens aux faits et gestes les plus quotidiens, produisant ainsi une chorégraphie siamoise. Contrairement à leur habitude, les deux frérots ont passé commande à leur fidèle compositeur, Jean-Baptiste Sabiani, qui a pu leur a fournir d’avance des morceaux destinés à être joués live par une formation assez particulière : trois violoncellistes (en l’occurrence, Mathilde Sternat, Lili Gautier, Frédéric Deville) et un chanteur-percussionniste-ambianceur (l’infatigable boute-en-train Bruno Ferrier).

Une mélopée aérienne, ornée d’harmoniques diphoniques diffusées en playback, sert d’introduction à la pièce, dans une pénombre peu à peu ajourée de spots chaleureux dévoilant le cantor et le trio de violoncellistes haut perché sur des estrades vertigineuses. La clarté du chant a capella est troublée par l’écho de celui-ci, ainsi paradoxalement annoncé, puis par le frotti-frotta des manieurs d’archet. Cette impureté assumée fait partie du jeu. Quoique la musique soit écrite, si l’on en en juge par la présence de partitions, une part non négligeable est laissée à l’inspiration du moment. Les éléments étant donnés et les rôles distribués, l’interprétation a aussi son mot à dire ! Musicalement parlant, nous notons des réminiscences baroques, romantiques ainsi que des gimmicks droit issus de la musique répétitive.

Les chorégraphes ont, avec le créateur en matière d’éclairage du spectacle, Laurent Patissier, cherché à donner « de l’épaisseur à la lumière », ce qui défie sans doute les lois scientifiques mais qui se justifie sur le plan plastique. Les bains lumineux résultent de mélanges de teintes bistres et de différents niveaux de gris. On retrouve cet équivalent dans la musique et le chant, proches de la plainte, pouvant varier de la douceur à la douleur, et dans la danse qui nous est proposée, âpre, brute, par endroits saccadée.

Nous avions déjà remarqué Aurélie Berland dans le spectacle pour enfants des Ben Aïm, La Forêt ébouriffée, et apprécié toute sa qualité gestuelle. Nous avons découvert ici le talent expressif de Mélodie Gonzales interprétant les coquettes hautaines et la nature comique de la très fluide et gracieuse Florence Casanave.

Les spectateurs mâconnais ont longuement applaudi et plusieurs fois rappelé danseurs et musiciens.

 

La Légèreté des tempêtes, de Christian et François Ben Aïm, a été créé le 7 novembre au Théâtre de Mâcon, scène nationale du Val de Saône