Baleine de Jonas Chéreau © Tamara Seilman

Baleine

Exploration météorologique et sémantique, Baleine, premier solo signé Jonas Chéreau, nous arrive comme un drôle d’oiseau qui s’échoue sur le plateau avec une question posée aux humains : c’est quoi le problème avec ce climat ?

Par Marie Pons publié le 19 févr. 2019

Qui a déjà entendu la météo marine à la radio sait qu’il y là un potentiel performatif et poétique certain. Entre les localisations à tonalités mystérieuses et le langage codé indiquant la force des vents et de la houle, on comprend que ce bulletin quotidien inspire qui veut bien l’écouter. Ce sont donc sous les auspices de variations atmosphériques et autres micro-perturbations que Baleine se déroule, comme un périple à travers les humeurs du temps qui pourraient bien refléter celles du monde. Le tout commence par une pleine lune, projetée par un faisceau en fond de scène. Elle disparaît progressivement et laisse place à deux carrés blancs posés au sol, dont l’un se met à avancer jusqu’à une trace d’eau répandue qui, par réflection, projette un troupeau de nuages menaçants sur la surface blanche. Le début d’un orage, une annonce de tempête, d’emblée le travail nous amène du côté d’une inscription poétique décalée et d’une absurdité douce.

Jonas Chéreau finit par apparaître, tombant de tout son long échoué sur le sol : un grand corps aplati face contre terre, ses bras immenses s’articulant peu à peu façon signaux géométriques. Ce corps là, devient révélateur d’un environnement vivant, tissé par des résonances entre le mouvement et le langage, entre le geste et les mots prononcés par l’interprète ou projetés sur les carrés blancs. Une fois debout, on découvre ce grand escogriffe un peu new-age avec cheveux mi-longs, moustache et fesses à l’air.

L’espace de Baleine s’emplit d’un jeu de textures sonores qui font écho aux mots de la météo retournés, détournés, illustrés. « Un » devient « nu » qui devient « nuage », « casser » laisse place au « ressac », et la neige tombe en revêtant l’aspect et le son des parasites sur un écran de télé. En faisant varier légèrement chaque motif, la moindre chose - une goutte de pluie, une syllabe - est matière à nous faire sourire. Cette variation sur le dehors et le dedans débute par un jeu de localisation du bruit de la pluie qui tombe, passe par la rotation des pieds en-dehors et en-dedans de la danse classique, et finit dans une danse articulée sur un rythme de samba.

Tout est ainsi matière à transformation lorsqu’on l’observe sous le prisme météorologique, et ce n’est pas une science exacte nous rappelle t-on. Sous nos yeux, pour mieux nous faire cheminer sur le sentier de l’imaginaire, Jonas Chéreau engage alors plusieurs régimes d’actions, littérales, illustratives ou décalées, créant une résonance entre signifiant et signifié pour nous faire vivre une zone de basse pression, envoyer une vague de chaleur ou de douceur en notre direction.

L’un des sujets de conversations les plus quotidiens devient ici prétexte à enchanter la moindre bourrasque de vent ou morceau de ciel voilé. Une perméabilité, une circulation est en route dans Baleine sur un rythme doux, pour créer un milieu ambiant où le danseur et chorégraphe finit par poser la bonne question : « mais c’est quoi, ce climat ? »

 

> Baleine de Jonas Chéreau a été vu le 29 janvier au Vivat à Armentières dans le cadre du festival Vivat la danse ; le 22 février au Kunstcentrum BUDA à Courtrai dans le cadre du festival End of Winter, les 15 et 16 Mars à La Ménagerie de Verre Paris dans le cadre du festival Étrange Cargo