WVZ 442, 2016, collage © Barbara Breitenfellner
Critiques arts visuels

Barbara Breitenfellner

Au Centre photographique d’Ile-de-France, Barbara Breitenfellner couche ses songes sur la matière. Une exposition aussi joliment chaotique qu’étrangement onirique, à découvrir jusqu’au 13 juillet. 

Par Thomas Ancona-Léger

Commençons par une citation galvaudée, shakespearienne comme il se doit : « nous sommes fait de la vaine substance dont sont fait les songes ». On oublie trop souvent le mot « vaine » dans cette formule de Prospero, le personnage principal de La Tempête. Comme si quelque chose d’aussi impalpable que la psyché pouvait être rangée dans le registre de l’utile ou de l’inutile. Barbara Breitenfellner, elle, semble avoir pris la formule au pied de la lettre. Non seulement elle se sert de ses rêves comme assise à son processus créatif, mais elle en traduit la matière dans une sorte de « transsubstantiation » artistique qui, s’elle n’a pas de portée eucharistique, se révèle aussi efficace qu’un miracle d’ivrogne voyant sa bouteille de Cristalline soudain changée en Château Margaux.  

 

Signes cachés 

Dieu seul sait d’ailleurs depuis quand l’artiste allemande, d’origine autrichienne, compile minutieusement ses rêves. Chaque soir, se réveillant en sursaut, elle en note quelques bribes qui ont parfois perdu leur sens le lendemain matin. Ce qui est certain, c’est que son stock onirique lui laisse la liberté de s’adapter à toutes les situations. Aussi, quand elle s’est retrouvée face à la trentaine de mètres que constitue le principal mur du CPIF, ce ne sont pas un, mais deux rêves qui se sont rappelés à elle. Et étrangement, ils se sont avérés assez complémentaires. Le premier, très axé sur la forme, semble donner une direction : « collage ? photographie ? peinture ?[…] comment les œuvres vont passer du virtuel au réel ? ». Le second évoque les sujets : « une tempête de neige […] fille qui s’allonge et une tresse qui lui rentre dans le dos ». À eux deux, ils forment le titre de son œuvre, inédite, qui s’étale sur plus d’une vingtaine de lignes dans le hall du centre d’art, à la manière dont se dictait les télégraphes quand les points et les stops formait la syntaxe de nos messages les plus importants.  

      

     

        Barbara Breitenfellner, WVZ 448, 2017, collage                                              Barbara Breitenfellner, WVZ 394, 2015, collage

Ayant tous ces mots-clefs en tête, ou devant les yeux avec la feuille de salle, le spectateur se livre à une enquête ludique afin de retrouver leur évocation sur la fresque. Dans le fond comme sous la forme, Barbara Breitenfellner cache ses indices. Certains se repèrent aisément, d’autres sont plus cryptiques. Le jeu de la recherche fait alors office de stratégie de l’attention, et sur une fresque qui par sa monumentalité peut évoquer quelques platitudes du street-art, l’on se retrouve malgré nous à porter intérêt aux nuances, aux signes cachés, aux différences de matières et au rythme des motifs. Avec son intitulé à rallonge faisant office de Pierre de Rosette, l’artiste fait coup double : elle donne des clefs de de lecture à son œuvre et replace la fonction du titre au cœur de l’expérience artistique. 

 

Chaos onirique

En réalité, la découverte de la fresque n’intervient qu’à la fin du parcours de l’exposition. Un parcours jalonné de dizaines de collages, certains augmentés de sérigraphie, que l’artiste réalise de manière boulimique (elle en aurait déjà créé plus de 500).

 On les découvre après une petite salle introductive un peu angoissante, où elle dispose une série d’images, qui ne lui appartiennent pas, autour de la figure du ventriloque.Une manière d’évoquer la polyphonie des médiums et de faire un pied de nez à la propriété intellectuelle, deux principes que l’on retrouve dans le reste de ses collages, qui superposent photographies et images que l’on imagine glanées dans de vieux magazines ou manuels. Certains sont drôles, d’autres un peu effrayants voire carrément dérangeants. Le tout forme un réseau de sens plus ou moins cachés et les renvois entre les différentes pièces tissent dans l’espace des fils invisibles où le spectateur prend plaisir à s’emmêler. Dans cet entrelacs de connections plus ou moins cohérentes, réside peut-être toute la puissance du travail de Barbara Breitenfellner : nous offrir sans nous le dire une cartographie chaotique de son moi onirique. 

 

Rêve : Les éléments n’ont pas encore trouvé leur matérialité (collage ? photographie ? peinture ?) … de Barbara Breitenfellner, jusqu’au 13 juillet au Centre photographique d’Ile-de-France.