Be Arielle F de Simon Senn © Elisa Larvego
Critiques Danse numérique

Be Arielle F

À qui appartient un corps scanné en 3D ? A-t-on le droit de tout faire avec, sous prétexte qu’on en a fait l’acquisition ? Simon Senn soulève des questions que personne ne s’était encore posées avec Be Arielle F. À la fois enquête et témoignage, cette performance rapproche avec agilité ce qu’on a toujours tendance à opposer : digital et réalité.

Par Léa Poiré publié le 2 oct. 2020

Rien n’est censé opposer le virtuel au réel, l’humain au digital. C’est en tous cas ce que Simon Senn démontre avec intelligence dans sa conférence performée Be Arielle F. Pour le performeur suisse qui a transporté son barda numérique façon studio de hacker à l’étage de la fondation Lafayette Anticipations à Paris, tout a commencé par un simple clic. Celui de l’achat pour une poignée de dollars d’une réplique d’un corps scanné en 3D (l’un de ceux qui peuvent être utilisés pour concevoir les personnages de jeux-vidéo par exemple). S’en suit une question : À qui appartient ce corps-là ? Puis une autre : Qu’a-t-on le droit de faire – et ne pas faire – avec ? Et enfin : Peut-on entrer dans ce corps de femme ?

Pour y répondre, Simon Senn se lance alors dans une quête rocambolesque impliquant les vendeurs du corps digitalisé, un juriste spécialiste de la propriété intellectuelle, un pro de l’informatique mais aussi la véritable occupante du corps de chair : Arielle. De silences en incompréhensions, de doutes en découvertes, les entretiens qu’a menés Simon Senn – et qu’il restitue dans sa performance illustrée de captures d’emails, test de réalité virtuelle, interview vidéo, danses et descriptions de sensations –, montrent à quel point ces interrogations d’ordre éthiques, juridiques et morales sont loin d’être évidentes, pour ses interlocuteurs, comme pour nous.

Malgré tout le processus, généreusement déplié point par point, c’est peut-être dans les failles mêmes de la pièce que le performeur réussit le mieux à nous faire capter l’essentiel. Quand la technique fait justement défaut : lorsque Simon Senn s’y reprend à plusieurs reprises pour lancer un programme ou dans cette fin de spectacle qui ce soir-là ne fonctionne pas totalement – Arielle n’étant pas disponible pour répondre en direct via un appel vidéo aux questions du public –, Be Arielle F résout l’apparente inadéquation humain-digital. Touchante autant que troublante, la pièce replace ainsi un peu d’empathie et de vulnérabilité dans lesdits « mondes numériques », loin d’être hors sol.

 

 

> Be Arielle F de Simon Senn a été présenté les 23 et 24 septembre à la fondation Lafayette Anticipations dans le cadre du festival Échelle Humaine et du festival d’Automne à Paris ; du 2 au 4 octobre au théâtre des Bernardines dans le cadre du festival Actoral à Marseille ; du 6 au 10 octobre au Théâtre Vidy-Lausanne ; le 24 octobre dans le cadre du festival (Im)possible bodies, Hertogenbosch aux Pays-Bas

> Be Arielle F de Simon Senn et Éric Vautrin, éditions art&fiction, coédition Théâtre Vidy-Lausanne, 2020