Vue de l’exposition <i>Beauté Congo – 1926-2015 – Congo Kitoko</i>, Fondation Cartier pour l’art contemporain, 2015. Vue de l’exposition Beauté Congo – 1926-2015 – Congo Kitoko, Fondation Cartier pour l’art contemporain, 2015. © Boegly.
Critiques arts visuels

Beauté Congo

Sous le commissariat du galeriste et amateur d’art André Magnin, la Fondation Cartier présente une exposition foisonnante et vivante sur la scène artistique de la République démocratique du Congo depuis 1926. À travers quelques 350 œuvres, peintures, photographies, sculptures et documents d’archives, elle dresse un panorama non exhaustif d’un pays où les artistes ont su conjuguer innovation graphique et engagement populaire.

Par Zoé Noël publié le 25 sept. 2015

Depuis quelques années, il n’est pas rare de voir confier à un commissaire d’art le difficile challenge de faire le portrait culturel d’une ville. La Maison rouge est d’ailleurs devenue spécialiste du genre, donnant à voir des expositions volontairement subjectives comme le souligne les possessifs savamment pensés de My jobourg, My Winnipeg ou My Buenos Aires.

 

Kinshasa l’éblouissante

En entrant dans l’exposition Beauté Congo, Congo Kitoko, on pourrait croire au même projet, tant en filigrane, c’est d’abord et avant tout Kinshasa la belle, la fêtarde, la populaire qui s’affiche et s’infiltre sur les murs policés de la Fondation Cartier. À ce titre, ne manquez surtout pas de voir au rez-de-chaussée, le film  extraordinaire de Mweze  Dieudonné Ngangura, Kin Kiesse, dans lequel le réalisateur dresse un portrait de la ville à  l’orée des années 1980. Ne serait-ce que pour retrouver Chéri Samba et Papa Wemba dans leurs jeunes années, ce film est un trésor.

Au sous-sol, les peintures nocturnes de Moke, et les photos de Jean Depara nous font goûter aux saveurs de la capitale congolaise et nous entraînent, à la manière du sculpteur Body Kingelez à reconstruire notre propre ville entre rêve et réalité, utopies et critiques sociales. On se conforte dans nos clichés sur ce pays en prenant plaisir à retrouver l’univers de la S.A.P.E (Société des ambianceurs et des personnes élégantes) et en savourant cet âge d’or de la période postcoloniale. Mais c’est sans compter sur l’ambiguïté de Moké dont les toiles festives et chatoyantes témoignent parfois d’une certaine acidité, comme si la fête, souvent vaine, ne parvenait pas à faire oublier complétement des difficultés plus graves. C’est peut-être d’ailleurs un trait majeur de l’art, ou tout du moins de la peinture, congolaise que d’avoir su défendre avec humour ses engagements et ses désirs de changements. Évidemment, les peintres populaires sont les maîtres de cette manière de dire,  imbriquant mots et images pour mieux dénoncer les vices du pouvoir et de la société. On ne peut que sourire devant le bestiaire politique de Chéri Chérin ( Parle menteurs des parties pourritiques) ou face au Vieil enfant de Chéri Samba qui refuse de prendre ses responsabilités et de sortir du ventre de sa mère.

 

Faire exposition, faire histoire

À travers ces différentes œuvres c’est toute l’histoire chahutée de la République démocratique du Congo qui ressurgit, de l’aire de Mobutu à l’époque actuelle plus mondialisée – Obama, Mandela et …. Sarkozy devenant des motifs répétitifs chez plusieurs artistes – en passant par la venue de Mohamed Ali à Kinshasa en 1974 et les anecdotes du quotidien.

Mais s’il est évident que ce sont souvent les artistes eux-mêmes qui s’inscrivent dans l’histoire, en la racontant, la critiquant, la rejetant parfois ; on découvre également des artistes modernes, comme Albert et Antoinette Lubaki notamment ou encore les artistes de l’école du Hangar, découverts ou formés par d’anciens colons. Leurs œuvres étonnent par leur minimalisme et leur stylisation et apparaissent résolument moderne à l’œil occidental. Mais ici, au-delà de la qualité graphique indéniable des œuvres présentées, c’est l’histoire qui parle et l’on sent à la lecture des lettres échangées entre les administrateurs coloniaux tout l’enjeu que représente la culture dans l’affirmation et la reconnaissance d’une nation et toute l’ambigüité qui persiste aujourd’hui encore dans ces grandes expositions africaines pensées et orchestrée depuis la France alors même que la RDC ne possède toujours pas de musée pour accueillir ses propres artistes. Émerge la difficile tâche des artistes contemporains qui, à l’instar du jeune Steve Bandoma, cherchent à se départir du qualificatif « d’africain » que certains accolent encore à leur travail (1).

Kiripi Katembo, Subir, série "Un Regard", 2011, Collection de l’artiste. © Kiripi Katembo.

 

De la notion de beauté                    

On s’interroge alors sur le titre donné à cette exposition Beauté Congo, Congo kitoko  dont la traduction française assurément imparfaite, comme le précise André Magnin dans un entretien réalisé pour la Fondation Cartier, suggère une esthétique nationale. Or, en regardant notamment les artistes les plus jeunes comme Kiripi Katembo ou Pathy Tshindele, on sent bien que les références et les objectifs sont désormais globalisés et qu’il serait difficile d’attribuer à certaines œuvres une nationalité précise si elle ne nous était révélée d’emblée. C’est là aussi tout l’intérêt de cette exposition qui permet de démontrer, d’une part, que des artistes comme Chéri Samba ou Moke sont aujourd’hui des références universelles et d’autre part, que les artistes les plus jeunes qu’ils soient ou non africains d’ailleurs, sont aujourd’hui portés par un art aux enjeux mondialisés. Certains pourront penser que les artistes présentés ici sont moins percutants, moins chatoyants que leurs aînés. Peut-être. Mais leurs réflexions sont différentes. Ils forment des réseaux polyphoniques, comme le collectif EZA possible, par exemple, dans lesquels les frontières ne sont plus géopolitiques mais artistiques et où les artistes cherchent à mélanger arts visuels et performatifs. C’est alors en dehors de l’exposition, à travers la programmation des nuits nomades que l’on pourra mieux comprendre les objectifs contemporains de la scène dite congolaise. Et on s’aperçoit qu’il est aujourd’hui bien difficile de faire exposition quand les artistes dont on parle font, eux, explosion.

 

1. lire l’entretien qu’il a accordé à la Fondation Cartier ici. 

 

Beauté Congo, jusqu’au 10 janvier 2016 à la fondation Cartier.