Zoran Mušič, <i>Nous ne sommes pas les derniers</i>, 1971 Zoran Mušič, Nous ne sommes pas les derniers, 1971 © Atelier Démoulin.
Critiques arts visuels

Beautés viscérales

De la bassesse organique peut jaillir une beauté transcendante. C’est bien ce que prouve l’exposition L’Esprit Singulier, composée de quelques 600 œuvres issues de la collection de l’Abbaye d’Auberive. Rassemblant notamment des artistes rarement visibles dans les institutions – dont Fred Deux, Zoran Mušič et Jean Rustin –, elle annonce d’emblée le caractère « divergeant », « hors-norme » et « non-officiel » cher à la Halle Saint-Pierre. 

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 5 avr. 2016

Ici, peu importe les mouvements artistiques et l’école, les 70 artistes internationaux de L’Esprit Singulier ne discourent pas uniquement sur la forme. Ils la prennent avec toute sa matière, la caressent, la tordent et la malmènent pour en extirper le cri sourd, l’humain impossible à verbaliser et à situer, territoire d’une exploration éternelle.   

 

Il en va ainsi des dessins de Fred Deux dont les ramifications noueuses ouvrent l’exposition. Ces galeries de boyaux ou de racines maintiennent et définissent des enveloppes translucides – silhouettes humaines, végétales ou matricielles – jusqu’à les perforer pour enfin les embrasser comme un même organisme. L’artiste, disparu en septembre dernier, tisse un réseau cellulaire complexe au fil de rides, de sillons, d’orifices et de cratères qui se perdent dans les marges encore vierges du papier ou fusionnent avec une tâche d’encre pourpre. Les éléments se développent, s’entredévorent et s’autogénèrent : un mouvement essentiel, à l’œuvre dans les strates, invisibles et inconscientes, du vivant. Les dessins d’Hélène Lagnieu s’avèrent plus ouvertement viscéraux et chimériques. Les corps humains, souvent féminins, y dévoilent leur intériorité et s’hybrident avec celle d’animaux. Leurs ondulations organiques et végétales traversent des zones tachées de noir, de bleu ou de rouge. Les organes se détraquent et s’enchevêtrent. De leurs torsions naissent d’autres personnages, comme échappés d’un test de Rorschach dégénérescent et hallucinatoire.

 

Fred Deux, Il dit ce qu'il ignore, 2003. Photo : Atelier Démoulin.

 

Chez Stani Nitkowski, pour qui la rencontre avec Jean Dubuffet et Robert Tatin a été décisive, les courbes semblent une réaction instinctive à la souffrance. L’espace blanc du support et les cernes à l’encre noire peinent à contenir les faces hurlantes et les corps tortueux. Le jeune Nicolas Busset éclate les figures dans une profusion de traits en même temps qu’il les émancipe de la forme. Les êtres apparemment anéantis s’avèrent indissociables d’une furieuse pulsion de vie, expulsée dans le trait.  

Nicolas Busset, Sans titre. Photo : Atelier Démoulin / Abbaye d'Auberive. 

 

Jean Rustin confronte, lui, à une condition brute et sans romantisme à travers des personnages aux yeux bien ouverts, aux postures affirmées. Souvent nus ou à demi, le sexe à découvert, ces individus ambigus et interchangeables plantent leur regard dans celui qui les dévisage. Ils se confondent aux teintes grisâtres de leurs chambres asilaires, surpris dans leur intimité crue. S’ils défient le spectateur, c’est dans sa relation à lui-même, à son propre corps, trop souvent asservi à une morale – que ce soit celle, esthétisée et sexualisée des publicitaires ou celle, bienpensante et puritaine, des conservateurs. Sans chercher la provocation ni l’exubérance, Rustin représente un humain de chair et d’envies. Un humanisme franc qui lui a valu la censure voire le qualificatif fascisant « d’art dégénéré ».

Jean Rustin, Vieille femme sur la banquette blanche, 1998. Photo : Atelier Démoulin. 

 

Le vivant implique aussi la mort dans sa traduction la plus crue et la plus répulsive : le cadavre humain. Là où l’espace laissé vide par Fred Deux semble couver des excroissances à venir, la toile brute de Zoran Mušič ronge les figures. Les fils de lin s’associent au stade de décomposition ultime des corps figés dans leur dernier râle et entassés à Dachau, où l’artiste a été déporté. Ils agrippent également les portraits comme des particules responsables de leur disparition. La vacance brune s’accouple alors aux cavités charbonneuses des crânes et des torses, lesquels finissent de « retourner à la poussière ». C’est dans cet interstice, entre figuration et absence, que pointe l’indicible et le sublime : devant ces charniers qui apparaissent par le noir, un sentiment de profond respect pour le corps, même réduit à l’état de carcasse, croît au-delà du dégoût ou de la fascination.

Roland Ventusso, Sans Titre, 2015. Photo : Atelier Démoulin / Abbaye d'Auberive. 

Roland Ventusso, ancien ouvrier dans la sidérurgie et autodidacte, sculpte aussi le noir à grands coups de peinture industrielle et de goudron liquide. Ses silhouettes décharnées s’enfuient dans le mouvement des matières, aux prises avec un paysage déserté qui pourrait être celui d’un désastre écologique ou militaire. Au-delà de la projection d’un purgatoire, c’est l’exil et l’errance – bien réelles – qui crèvent l’obscurité. Willy Bihoreau appréhende un univers post-apocalyptique à travers des scènes de facture hyperréalistes, où la présence humaine et végétale disparait complètement, tout comme la couleur. La ville contemporaine, toute de béton et de métal, de noir et de blanc, a atteint son paroxysme et sombre. L’artiste emprunte aux cadrages photographiques leurs dimension immersive pour saisir la ruine d’un monde régit par les multinationales, sous perfusion de croissance et de productivité.

On s’agrippe alors à la figure organique et déliquescente pour trouver une forme de salut, l’assurance d’être encore constitué de chair et de fluide. Le spectacle de cet humain-là offre la possibilité de dépasser la répulsion primaire, à l’image de Baudelaire qui regardait une « carcasse superbe comme une fleur s’épanouir » (1).

 

Willy Bihoreau, Sans Titre, 2008. Photo : Atelier Démoulin.

 

1. Charles Baudelaire, Une Charogne, « Spleen et idéal » in Les Fleurs du Mal, Gallimard, Paris, 1857.

L’Esprit Singulier, jusqu’au 26 août à la Halle Saint-Pierre, Paris.