Thomas Schütte, <i>Sleeping Monster (Le monstre endormi)</i> Thomas Schütte, Sleeping Monster (Le monstre endormi) © Frédérique Avril
Critiques arts visuels

Because the night

L’exposition Because the night s’appréhende comme une dérive poétique et atmosphérique au cœur d’une nuit fantasmée, propice à l’onirisme et à l’érotisme, mais aussi à la révélation de phénomènes astronomiques ou d’expériences phénoménologiques.

Par Julien Bécourt publié le 29 mai 2018

Initialement dévolu à l’Arte povera et au Land art, la collection du musée d’art contemporain du château de Rochechouart, ouvert en 1985, s’est enrichie au fil des ans d’œuvres de plus en plus diversifiées. Elle abrite par ailleurs les archives du « dadasophe » autrichien Raoul Haussman, cofondateur du mouvement Dada à Berlin et artiste transdisciplinaire, pionnier du photomontage et de la poésie sonore. Puisant dans cette vaste réserve, son conservateur Sébastien Faucon a dressé de subtiles correspondances entre une trentaine de pièces dans lesquelles la nuit, inépuisable source d’inspiration, renvoie autant au microcosme intime qu’à l’infini du cosmos.

 

Dérive poétique

En mêlant adroitement plusieurs registres (installations, peintures, photographies, vidéos) et plusieurs périodes simultanés (du début du siècle dernier jusqu’à aujourd’hui), Because the night – formule empruntée à une célèbre chanson de Patti Smith – trace une perspective non-linéaire, où l’association d’idées prévaut sur le didactisme et le compartimentage historique.

Desservies par un long corridor central, les salles se succèdent au gré des thématiques, comme autant d’alcôves où l’on s’avance à pas feutrés. Un tirage photographique de Thomas Ruff, agrandissement et recadrage d’une prise de vue de l’espace par la NASA, saute aux yeux en ouverture. Ce travail de réappropriation donne le ton : ce que l’on discerne n’est jamais que la surface visible, et nous ne sommes jamais à l’abri d’un leurre. Tout au long de l’exposition, la perception est ainsi biaisée par des dispositifs de mise en abîme, de simulacre ou d’allégorie conceptuelle.

 

Premier plan: Laetitia Badaut-Haussmann, Silk. Courtesy de l'artiste et de la galerie Allen. Second plan : Jean-Luc Verna, L'asticot fantôme. p. Frédérique Avril. Courtesy de l'artiste et de la galerie Air de Paris

 

Brèche quantique

À cheval entre passé, présent et futur, le temps se suspend, comme si le sommeil était un long voyage ininterrompu dans la mémoire. Le « Sleep » de Warhol est ainsi revisité 35 ans plus tard par Pierre Huyghe, avec un John Giorno reprenant exactement la même posture. Dans cette brèche quantique où l’espace-temps semble distordu, les idées se forment et se déforment jusqu’à nous faire douter du réel : les pièces de Daniel Gustav Cramer et Cerith Wyn Evans se jouent de fake news historiques et explorent la relativité à l’échelle cosmique, sollicitant une démarche active de la part du spectateur. À quelques mètres de là, un planétarium photographié dans une nuit étoilée se confond avec l’objet de son observation (Laurent Montaron), le plan fixe d’un phare se mue en gyrophare hypnotique saturé de lumière orangée (Dominique Blais), un feuilleté de miroirs décompose le prisme lumineux (Michelangelo Pistoletto) et des objets en rotation produisent des phénomènes de désorientation spatiale, à l’image de cet électrisant mobile d’Eduardo Basualdo, réalisé dans l’une des tourelles du château.

Dans la nuit, la vigilance est de mise, et l’anxiété sourd parfois avec ironie. D’une pièce à l’autre affleure le romantisme d’une nuit où s’esquissent les visions funestes de Jean-Luc Verna, tandis qu’un dragon en palettes de bois, conçu par Thomas Schütte, veille sur nos cauchemars. La mélancolie et l’indétermination peuvent aussi s’amalgamer au désir : c’est tout du moins le sentiment qui se dégage de l’installation « The Evening Passes Like Any Other » d’Ugo Rondinone, fresque multicolore déroulant le spectre sonore d’une rengaine des Tindersticks. Comme un murmure ou une ritournelle obsédante, la nuit incarne cette puissance trouble qui sépare le visible de l’indicible, le concret de l’intangible, le conscient de l’inconscient.

Eduardo T. Basualdo, Jupiter. Collection musée départemental d'art contemporain de Rochechouart. p. Frédérique Avril

À travers cette constellation d’œuvres se dessine aussi en filigrane la question de l’infigurable et de l’annexion du sujet. Des œuvres polymorphes de Raoul Haussmann – d’une peinture typographique au croquis lascif d’une femme assoupie – jusqu’à un  tissu imprimé de Laetitia Badaut Hausmann, reproduisant dans ses plissures l’affiche de l’exposition, en passant par les dessins visionnaires de Scottie Wilson, artiste brut révéré par les surréalistes, on discerne la volonté commune de repousser les limites du medium autant que de neutraliser l’objet de la représentation. La peinture n’est pas en reste : on reste subjugué devant cette aurore de Gerhard Richter, que l’on pourrait contempler inlassablement, et l’on jubile devant les toiles de l’iconoclaste duo We Are the Painters, qui se joue avec défiance de la « touche stylistique » et de ses composants formels. Cette déambulation dans les territoires nocturnes, mouvants et insaisissables, met en lumière nos zones d’ombre et nous confronte aux forces mystérieuses à l’œuvre dans l’univers. On y flânerait volontiers toute une nuit, entre sommeil et méditation, comme des somnambules sans âge.

 

 

> Because the Night, jusqu’au 26 septembre au Musée départemental d’art contemporain de Rochechouart