<i>Bestie di scena</i> d'Emma Dante Bestie di scena d'Emma Dante © Masiar Pasquali.

Bêtes de scène

Les 14 performeurs du théâtre contemporain italien emmenés par Emma Dante sont bien partis pour faire le tour du monde en tenues d’Eve.

Par Audrey Chazelle publié le 14 mars 2018

Emma Dante a accouché d’une véritable communauté en réunissant un groupe d’individus, une semaine par mois pendant plus d’un an, pour chercher, ce qu’elle dit ne pouvoir jamais trouver : ce qui fait œuvre n’étant, pour elle, autre que la recherche elle-même. Abordant le travail de l’acting du point de vue de l’expérience, à la manière de Kantor, elle dessape l’exploit théâtral en même temps que ses acteurs et ramène le plateau à un endroit brut d’observation.

Comme une nécessité absolue de confronter acteurs et spectateurs à la pure nature nature de l’acte, Emma Dante débarrasse ses complices de toute protection. Le show débute pour eux au pas de course et à mesure qu’ils se réchauffent, les uns après les autres, ils s’épluchent de leurs vêtements, couche après couche, tour à tour, face public. Une mise à nu littérale en guise de prologue. Que peuvent-ils encore cacher de leurs mains que nous ne voyons pas déjà ? De cet intense état de vulnérabilité, dans la vérité des corps ainsi livrés à tous les regards, à tous les dangers, jaillit la pleine comédie du vivant. 

S’enchaînent situations de groupes et numéros individuels, en même temps que se tisse une épopée divertissante, toujours sans musique, formée par cette communauté d’individus, plurielle et soudée, qui court, saute, danse, rit, joue, mange, crie. Répondant à toutes sortes de stimuli (eau, ballons, pétards, chips….) comme des bêtes de foire, les acteurs à la chair endurcie distancent leur fragilité en caricaturant leurs efforts. Au fil des épreuves, les danseuses-automates, acrobates volants, homme-singe, femme hystérique, existent sur scène dans le désespoir de leur détermination, l’insistance de leur rôle.

Bestie di scena détourne les codes du spectacle de divertissement pour mettre à l’épreuve l’acteur en jeu, dans une forme de dolorisme, de soumission, et touche du doigt le fantasme cathartique. Emma Dante utilise les corps aux multiples calibres comme une large gamme de pinceaux, pour peindre le tableau d’une humanité suppliciée. Une toile tendue comme un miroir à nos regards pour mieux apprivoiser ses traits, du plus grossier au plus fin.

 

> Bestie di scena d’Emma Dante a été présenté du 6 au 25 février au Théâtre du Rond-Point, Paris