© Charlène Yves

Bien Fait !

Au festival Bien Fait ! de micadanses à Paris la soirée s’intitule "Bach encore" mais pourrait aussi bien s'appeler "Bach toujours". SCORE #1 Récital [Bach to Boulez] de Nina Vallon et Aurélien Richard suivi d’une avant-première d’Offrande de Mié Coquempot, tirent le fil de la complicité fertile entre la danse et la musique d’un des plus grands compositeurs de tous les temps.

Par Nicolas Villodre publié le 24 sept. 2019

Si même les chefs d’orchestre gesticulent, y vont de la baguette, anticipent une fraction de seconde les interventions des musiciens, c’est que la musique a vocation à être dansée. Et qui plus est, comme l’a prouvé Isadora Duncan, toute musique peut l’être. Dans le cadre surchauffé de micadanses en plein cœur de Paris, Nina Vallon, Aurélien Richard et Mié Coquempot ont ainsi joué avec les mélodies de Jean-Sébastien Bach. Les deux premiers ont présenté une créatioSCORE #1 Récital [Bach to Boulez] tandis que la seconde nous a offert Offrande, ce, en avant-première.

 

Leçon de piano

Pierre Boulez, compositeur et directeur d’orchestre - meilleur chef que musicien disaient les jaloux - a écrit Douze notations pour piano en 1945. Le chiffre douze paraît magique : c’était une ancienne mesure résultant de la division du temps en heures, c’est aussi l’élargissement de la gamme musicale classique, qui passe, avec Arnold Schönberg, de l’octave aux douze notes de la gamme chromatique, dépassant sinon les bornes, du moins les limites tonales. L’opus de Boulez est divisé en douze morceaux, chacun d’eux de douze mesures selon l’ordre suivant : fantasque modéré, très vif, assez lent, rythmique, doux et improvisé, rapide, hiératique, modéré jusqu'à très vif, lointain, calme, mécanique et très sec, scintillant, lent puissant et âpre.

Plusieurs années plus tard, il est arrivé au compositeur de ne jouer que certaines de ses notations ou bien de les livrer dans un ordre différent. C’est ce qu’ont fait Nina Vallon, danseuse-chorégraphe et Aurélien Richard, pianiste analyste musical, en déstructurant non seulement la succession originelle mais le contenu même de chaque partie. De ce fait, le rapport musique-danse est traité sur un plan d’égalité, chacun des deux interprètes pouvant amender l’œuvre au cours de son exécution. Le numéro de duettiste entre la danseuse et le pianiste est très au point et respecte les formes tout en s’autorisant de nombreuses pointes d’humour. Ni l’un ni l’autre ne sont doctes et leur prestation commune a à voir avec le duo comique ou le stand-up à deux.

Les douze travaux herculéens qu’impose la partition de Boulez en termes de dépense énergétique permettent au pianiste de démontrer sa maîtrise, y compris sur un simple piano droit de cours de danse, comme ici. Nina Vallon quant à elle brille dans une très large gamme de possibles mouvements, sans effort apparent – courses arrière, sauts, voltes, maintien de l’équilibre. Aurélien Richard, se livre pour terminer à une double performance, à la fois en relisant, transcrivant pour le piano et arrangeant à sa façon la Chaconne pour violon seul BWV 1004 de Jean-Sébastien Bach tout en dansant littéralement les notes et les accords martelés.

 

Corps démocratique

De la douzaine on passe à la demi-douzaine dans Offrande. Autant de danseurs – Lou Cantor, Pavel Danka, Charles Essombe, Léa Lansade, Anne Laurent et Philippe Lebhar – qui ont eu à évoluer sur les trois premiers mouvements de L’Offrande musicale de Jean-Sébastien Bach, BWV 1079. Rappelons que BWV signifie Bach-Werke-Verzeichnis, ou, « catalogue des œuvres de Bach ». D’après ce qu’on dit, le thème de la phrase musicale variée à l’infini de la n°1079 serait du commanditaire de l’œuvre, le roi de Prusse, Frédéric II, qui était un excellent flûtiste. Sur le plateau, un geste de mains ouvertes présentées au public correspond à l’offrande, et débute chaque partie de la pièce, d’une durée assez brève, en l’état actuel.

Mié Coquempot tisse sa chorégraphie en tirant les fis, les trames et l’étoffe de la broderie bachienne. Cette manière de procéder joue sur la progression et sur le processus cher à Trisha Brown d’accumulation de mouvements. Tandis que cette chorégraphe postmoderne est partie du geste quotidien pour écrire les partitions les plus difficiles, spectaculaires du fait même du degré de virtuosité exigé des interprètes, il nous semble que Mié Coquempot reste dans la veine anti-théâtrale qui, de nos jours, fait retour. Elle n’hésite pas à couper la chique à la musique pour permettre à la danse de régner seule, du moins pour un temps.

 

> SCORE #1 Récital [Bach to Boulez] de Nina Vallon et Aurélien Richard et Offrande (avant-première) de Mié Coquempot ont été présentés le 23 septembre à micadanses, Paris, dans le cadre du festival Bien Fait ! jusqu'au 27 septembre

> Offrande (avant-première) de Mié Coquempot en mars 2020 au Regard du Cygne, Paris, dans le cadre du festival Signes de Printemps