Bitcoin mining and field recording of ethnic minorities, Liu Chuang © Liu Chuang.
Critiques Art contemporain

Biennale d’art asiatique 2019

À Taïwan, la Biennale d’art asiatique s’empare du thème de l’étranger. Les artistes explorent les frontières et leurs recompositions, cultivent des esthétiques de la rencontre où rejouent les invasions coloniales, sans jamais prétendre apporter des réponses.

Par Catherine Bédarida publié le 7 janv. 2020

Une trentaine d’artistes, venus d’une douzaine de pays d’Asie, réunis autour du thème « L’étranger, par delà mers et montagnes », c’est l’objectif ambitieux de la Biennale d’art asiatique proposée par le Musée national taïwanais des Beaux-arts dans la ville de Taishung.

Qu’est-ce que l’étranger, qu’est-ce que l’autre, dans des pays qui ont connu la colonisation, la Deuxième Guerre mondiale avec ses invasions japonaises ou américaines, la guerre froide, le pillage des minerais et des ressources naturelles, les trafics de drogue, les guérillas ou les pirateries ? Comment les artistes abordent-ils cette décolonisation inachevée, comment imaginent-ils réflexion et création pour renouveler ces questions ? Ces interrogations, les deux artistes commissaires de la Biennale, Ho Tzu-Nyen (Singapour) et Hsu Chia-Wei (Taïwan), les offrent, les installent, sans prétendre apporter de réponses simples. Mieux, ils donnent à voir des œuvres entre fiction et histoire documentée, entre imaginaire et géopolitique.

Peintre, sculpteur, philosophe, le Coréen Lee Ufan (né en 1936) est sans doute l’artiste à la réflexion la plus longue. Il a créé au Japon le mouvement Mono-ha dans les années 1970, élaborant un minimalisme nourri de pensée asiatique. La rencontre est, à ses yeux, le but de l’art. Une exposition du Centre Pompidou-Metz lui a été dédiée en 2019, plusieurs de ses livres sont traduits en français. Lee Ufan travaille sur le concept de « résonance », de nombreuses œuvres s’intitulent Relatum, tant prime la relation entre les matériaux naturels (pierres, notamment) et ceux de la main humaine (métal), entre l’œuvre et l’espace environnant, entre l’œuvre et ceux qui la regardent.

À l’opposé, le Chinois Liu Chuang (né en 1979) manie une abondance d’images et d’idées dans une vidéo sur trois écrans Bitcoin mining and field recording of ethnic minorities. À partir d’éléments de prime abord disparates, il tisse une réflexion convaincante sur l’impact politique de la course aux énergies. Ainsi les minorités ethniques sont les principales victimes des gigantesques barrages édifiés par la Chine : leurs territoires ont été les premiers spoliés. Or les anciennes usines hydrauliques, désaffectées depuis la construction de ces barrages, sont à présent utilisées par les producteurs de bitcoins. La vidéo, avec ses images et ses sons raffinés, a été créée en 2019 pour l’édition à Shanghai du festival Cosmopolis impulsé par le Centre Pompidou.

Des chercheurs, autour de l’anthropologue américain James C. Scott, affirment que la vaste région, située au-dessus de 300 mètres d’altitude depuis le Vietnam jusqu’au Nord de l’Inde, échappe depuis des siècles aux gouvernements nationaux et aux invasions étrangères. Les habitants en ont fait un refuge pour minorités ethniques, trafiquants de drogue, guérilleros et autres populations cultivant l’anarchie avec soin. Originaire du Triangle d’or (l’un de ces lieux), le peintre birman Sawangwongse Yawnghwe peint à l’huile des tableaux aux couleurs douces, qui représentent des fleurs d’opium, de l’héroïne, et autres sujets liés à ces substances lucratives.

Shilpa Gupta, artiste indienne (née en 1976) remarquée à la Biennale de Venise 2019 pour son installation sonore et visuelle consacrée aux prisonniers politiques, propose cette fois une sculpture simple, faite de deux pierres qui s’entrechoquent. Ces pierres, elle les a ramassées à la frontière entre l’Inde et le Bangladesh, où les trafics informels dépassent de loin les échanges formels.

Les remous de la Deuxième guerre mondiale au Japon inspirent deux artistes. Le Japonais Yuichiro Tamura revisite les notes de l’écrivain Mishima, impressionné, séduit par les corps athlétiques des soldats américains occupant la ville de Yokohama après la guerre. Leurs bombardements avaient fait 10000 morts civiles et l’exhibition de corps masculins triomphants était une arme de la propagande américaine. Milky Bay est une vaste installation qui associe vidéos, textes inédits, fragments de ruines en ciment et tables de billard. Pendant la guerre, un cercle prestigieux de philosophes japonais débattait de la politique militaire impériale, ses désastres et ses victimes humaines : cette résistance intellectuelle est évoquée par le Coréen Park Chan-Kyong, avec Kyoto School, projection de photos, d’extraits des débats philosophiques et de journaux tenus par des kamikazes.

« L’étranger, l’autre nous confronte à nous-mêmes, notent les commissaires. C’est le cadeau qu’il nous offre. Et certains cadeaux sont difficiles à recevoir ». Pensée et accrochée avec finesse, l’exposition est l’un de ces cadeaux.

 

> Asian Art Biennial 2019, jusqu’au 9 février 2020 à Taïwan

> Lee Ufan, Un art de la rencontre, Actes Sud

> James C. Scott, Zomia ou l'art de ne pas être gouverné, Une histoire anarchiste des hautes terres d'Asie du Sud-Est, Points-Seuil