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Critiques cinéma

Black Movie

Malgré la frilosité des distributeurs et l’hégémonie des plateformes, le cinéma d’auteur international se porte bien. La preuve avec la 21ème édition du festival Black Movie à Genève, qui témoigne de cette vitalité créative, tous genres confondus.

Par Julien Bécourt

 

Dans le cousinage du festival des Trois continents à Nantes, le Black Movie de Genève met en lumière un type de cinéma difficilement visible habituellement. Déclinée en une dizaine de sections (Rituels, Poor Lonesome Cowboys, Labyrinthe des Femmes, Solitaires Singuliers…), la programmation visait large, se faisant l’écho du monde et de ses luttes sociales et politiques. L’accent était mis cette année sur le cinéma algérien, avec une rétrospective consacrée aux documentaristes algériens Malek Bensmaïl et Hassan Ferhani. L’Asie, l’Inde et l’Amérique Latine étaient aussi généreusement représentées, avec de premiers long-métrages prometteurs, dressant le portrait d’individus ou de communautés qui luttent pour leur survie dans un environnement en voie de dislocation.

 

 

Vitalina Varela de Pedro Costa, célébré en 2019 à Locarno (Léopard d’or et Prix de la meilleure actrice), trônait en majesté sur la programmation. Film sépulcral, enveloppé d’un clair-obscur marqué par l’empreinte photographique de Walker Evans, Jacob Riis ou Eugene Smith, Vitalina Varela poursuit l’œuvre au noir du réalisateur portugais. Aussi impénétrable qu’une toile de de La Tour, il clôt un « cycle des favelas » entamé avec Ossos (1997) et suivi par Dans la chambre de Vanda (2000), En avant, jeunesse ! (2006) et Cavalo Dinheiro (2014). Chacun de ces jalons aborde la condition humaine dans le quartier-bidonville de Fontainhas à Lisbone, dédale enténébré où survit tant bien que mal une poignée d’hommes et de femmes au destin douloureux, scindé entre le Cap Vert et le Portugal. Lorsque Vitalina Varela descend de l’avion et foule pieds nus le tarmac de l’aéroport, c’est toute l’histoire des migrants qui prend corps. Depuis la bicoque partiellement écroulée de son mari défunt, cette femme cap-verdienne de 55 ans égrène à mots feutrés ses souvenirs et fouille les vestiges de son amour, au propre comme au figuré. Regard incandescent, torse luisant de statuaire, voix endurcie jusqu’à l’abnégation. Se substituant à la caméra, l'œil s'ajuste à l'obscurité, fait sa propre mise au point pour distinguer ici la couleur d'une étoffe ou d'une fleur, là une silhouette fantomatique déambulant comme un zombie de Tourneur. Ventura, qui était au centre des deux derniers volets, fait une apparition en aumônier spectral et confère au film une dimension presque fantastique. C’est au prix d’une patience infinie, dans un confinement absolu et avec une équipe réduite au minimum, que Pedro Costa accouche d’une parole presque sacrée et fabrique la mythologie d’un monde d’avant (ou d’après ?) le monde. Un monde englouti où la lumière finit par jaillir, lors d’un plan final d’une beauté renversante. La rétrospective Pedro Costa qui s’ouvre prochainement au Centre Pompidou (dans le cadre du festival Cinéma du Réel) et au Jeu de Paume sera l’occasion de découvrir cette œuvre majeure.

 

 

Monos, co-production transcontinentale, est un Sa majesté des mouches dans la jungle colombienne, dont les protagonistes sont huit guérilleros adolescents embrigadés par une organisation paramilitaire proche des FARC. Leur mission : veiller sur une otage américaine à bout de nerfs et sur une vache à lait prénommée Shakira. Mais de manière prévisible, tout dérape et les adolescents se retrouvent livrés à eux-mêmes, dictant leurs propres lois et poussant un cran plus loin la brutalité et la tension sexuelle régnant sur le camp. S’il charge un peu la mule côté bande-son « immersive » (signée Mica Levi, déjà compositrice des musiques de Under the Skin et Jackie) et arbore avec un peu trop d’aplomb sa virtuosité formelle –  une citation de Requiem pour un Massacre par-ci, un plan de Aguirre par-là –, ce thriller initiatique infuse peu à peu dans l’esprit du spectateur qui s’abandonne bientôt à sa jungle sensorielle, comme à un trip sous champignons.

 

 

Moins heureux dans sa tentative « cosmogonique », Sanctorum de Joshua Gil tombe sous la coupe du chef opérateur, à grand renfort de plans au drone, de zoom au ralenti, de voix off sentencieuse et d’emphase métaphysique. Difficile de résumer le film, pointant l’emprise des cartels sur une population rurale spoliée de ses droits. Grâce au rituel de l’ayahuasca, cette plante hallucinogène convoitée par les chamanes, les autochtones auront finalement raison de l’oppresseur génocidaire. Marchant dans les traces de Carlos Reygadas (dont Gil fut l’assistant, il n’y a pas de mystère), le film se mue à mi-course en soufflé new age. Cette vanité de la forme traduit hélas un propos simpliste, empreint d’un mysticisme pataud à faire passer Jan Kounen pour Thomas d’Aquin. Ne jamais faire confiance à un cinéaste « chamane » quand il semble faire autant d’effort pour s’en donner les apparences, malgré la volonté légitime de tirer la sonnette d’alarme sur l’impunité des cartels dans ces zones reculées du Mexique.

 

Technoboss de João Nicolau était très attendu, après l’appel d’air de ses premiers long-métrages (L’épée et la rose, John From). Sous la forme d’une saudade burlesque, entrecoupée de séquences chantées, Nicolau suit les tribulations d’un petit patron de PME qui mène sa vie de préretraité avec la nonchalance facétieuse d’un Toni Erdmann mâtiné de Monsieur Hulot. Personnage attachant et plein d’entrain, Luís Rovisco (incarné par un Miguel Lobo Antunes plus vrai que nature) conjure les déboires de son existence par des chansons enjouées qu’il entonne au volant de sa voiture. Au gré de ses rencontres, il finira par rencontrer l’âme sœur. Le réalisme social est tenu à distance par la fantaisie poétique de la mise en scène, opposant l’artifice au quotidien morne de l’entreprise. Malgré ses longueurs et quelques chutes de rythme, cette fable plus militante qu’il n’y paraît séduit par son humanisme tout en douceur. L’allégresse serait-elle la plus efficace des contestations ?

C’est la classe ouvrière cette fois qui est au cœur de A Road to Spring de Ji Li, vrai-faux polar social qui s’attache aux conséquences d’un vol dans l’usine d’une ville industrielle chinoise en plein déclin, désertée par la population. Accusé à tort, l’un des ouvriers est pris dans l’engrenage judiciaire et se retrouve licencié. Afin de sauver son couple, il lui faudra lui-même mener l’enquête pour rétablir la justice, au prix de nombreux sacrifices. Remarquable dans sa manière de jouer avec les codes du genre pour mieux les détourner, le jeune cinéaste dresse un portrait sans appel de la Chine des laissés pour compte et d’un monde industriel exsangue.

 
 

Autre matière à réjouissance, Talking about trees, du scénariste et réalisateur soudanais Suhaib Gasmelbari, relate les pérégrinations de quatre cinéastes rebelles des années 1960-1970, dont l’heure de gloire fut interrompue par l’avènement du dictateur Omar el-Bechir en 1989. Convertis en projectionnistes itinérants, ils s’associent pour faire renaître de ses cendres La Révolution, une salle de cinéma de Khartoum à l’abandon, en bravant la censure de l’état. Déclaration d’amour au septième art comme lien social autant qu’acte de résistance politique, le film de Gasmelbari encourage à l’optimisme. Ponctué d’extraits de films égarés dans les limbes de l’histoire, il épouse la langueur de ses protagonistes, joyeux passeurs d’une magie perdue.

Soni, de Ivan Ayr, dresse le portrait d’une femme flic à Delhi continuellement harcelée par les hommes. En état de légitime défense, elle répond à la violence par la violence et se voit contre toute attente rétrogradée par sa hiérarchie. Déclinaison auteuriste du « rape and revenge », caméra à l’épaule et photographie soignée aux antipodes de toute B-movie vibe, le film dévoile la réalité crue du patriarcat sous le vernis kitsch de Bollywood. À contre-courant de la production mainstream, Ivan Ayr expose l’urbanité âpre et grisouille du Delhi contemporain, mais malgré des intentions louables et une interprétation sans faille, la mise en scène peine à s’échapper de son carcan didactique.

 

> Le festival Black Movie s'est tenu du 17 au 26 janvier à Genève