<i>Monkey Money</i>, de Carole Thibaut, Monkey Money, de Carole Thibaut, © Simon Gosselin.
Critiques Théâtre

Blanchiment d'agents

Carole Thibaut

Auteure, metteuse en scène et comédienne soucieuse de se confronter aux réalités les plus concrètes de notre temps, Carole Thibaut investit la scène historique de l'Idéal à Tourcoing pour y présenter sa nouvelle création, Monkey Money.

Par Agnès Dopff publié le 23 nov. 2015

Entre petits larcins, autorité parentale en faillite et prostitution qui ne dit pas son nom, le nouveau spectacle de Carole Thibaut s'attaque sans préambule aux dérives de notre temps. De part et d'autre d'une façade presque opaque et qui fend le plateau dans toute sa longueur, deux familles se débattent avec les contraintes de l'existence. Au fond de la scène, des êtres brutaux et las tentent de tenir bon, entre honneur et nécessité. Un père chômeur, un fils voyou et une jeune fille désabusée, déjà prête à tout pour quelques euros. À l'avant, une « famille » d'un autre type, monstrueuse quant à elle par cette seule dénomination. Il s'agit en réalité de la Bee Wi Bank, spécialisée dans la vente de crédits. Ici, on manipule, vole et brise tout autant, enveloppé cependant d’une rhétorique soignée et de conventions bien rodées.

Glissement sémantique au profit d'un capitalisme décomplexé, et voici que clients, collaborateurs et patron se confondent dans une grande et belle amitié familiale. La salle de réception se transforme en plateau télé, les cotillons fusent et le crédit à la consommation est travesti une contribution sincère au bien commun. Dans cet espace claustrophobique, fermé par trois parois étroites et à peine translucides, les membres dirigeants de cette grande entreprise rivalisent d'hypocrisie, de froide ambition et de fausse affection sans jamais qu'il ne soit fait mention de la vie au dehors. Isolement géographique et humain, que viendra troubler l'intrusion fortuite d'un endetté, faille de ce système aveugle : apparition humaine et par là même intolérable de cet être à « face de chien », trop lourd de sentiments pour la course au profit.

Mise en espace métaphorique d'une société contemporaine où tout tend à la dématérialisation – rapports humains et commerciaux compris – Monkey Money s'en prend tout particulièrement à la notion de responsabilité, toujours plus floue et fragmentée dans notre société de service. Face à des ordinateurs, des chiffres, des numéros de dossier, l'humain perd sans cesse de sa réalité, de sa sacralité, et peut-être aussi finalement – le mot est posé  – de sa « valeur ».

Malgré un départ sur les chapeaux de roue, entre la prouesse technique d'une façade fleurissante et l'entrée fracassante d'Arnaud Vrech, un jeune comédien prometteur, dans le rôle du présentateur de show, le spectacle peine à maintenir la cadence et l'intrigue s'essouffle rapidement. Des corps que l'on voudrait moins statiques, une opposition doucement manichéenne entre riches et pauvres, et des intentions d'auteure un peu trop apparentes alourdissent progressivement ce spectacle, pourtant étonnant de lucidité sur les violences sourdes de notre époque.

Dommage alors que le long voyage qui marque Monkey Money n'ait pas su entraîner jusqu'à son terme le public varié ayant répondu présent, une fois encore, à l'appel de l'Idéal. Un public dont la diversité et l'entrain ferait d'ailleurs rougir bon nombre de salles parisiennes.

 

Monkey Money, de Carole Thibaut, jusqu'au 22 novembre au théâtre L'Idéal de Tourcoing, Lille-Tourcoing.

Tournée : le 27 novembre à l'Espace Sarah-Bernhardt à Goussainville, les 4 et 5 décembre au Théâtre 95 de Cergy-Pontoise, le 2 février au Carreau à Forbach, les 1er et 2 mars à l'Hexagone à Meylan, le 11 mars  au Théâtre de Mâcon, du 15 au 25 mars aux Célestins à Lyon.