<i>Bella figura</i> de Yasmina Reza Bella figura de Yasmina Reza © p. Pascal Victor Artcom Press
Critiques Théâtre

Bonne figure exigée

Yasmina Reza préfère l’humour à la tension psychologique. Créée au théâtre Liberté de Toulon, sa dernière pièce, Bella figura, s’inspire du vaudeville pour mieux déployer le pathétique.

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 19 janv. 2017

On ne voit d’abord que des jambes féminines dépasser d’une voiture citadine, tractée au centre du plateau. Le rouge des talons aiguilles est aussi criard que le jaune de la carrosserie. Bientôt le visage d’Andréa (Emmanuelle Devos) dépasse de la portière. Cette mère célibataire, préparatrice dans une pharmacie de province, se chamaille avec son amant Boris (Louis-Do de Lencquesaing), patron d’une PME, marié et bon père de famille, sur le parking d’un restaurant de campagne. Lui, vêtu d’un costume bon marché style VRP, a le ton posé, parfois cavalier, et les mains dans les poches. Elle, en robe trop courte (au goût de sa fille de neuf ans), enchaîne les cigarettes et les cachets codéinés, entre deux reproches, la tête souvent plongée dans son sac à main. Ils croisent par accident une amie de la femme de Boris avec son conjoint Éric, et sa mère belle-mère.

Comme à son habitude, Yasmina Reza décortique les petites tracasseries et névroses de la classe moyenne et supérieure à travers un drame bourgeois qui trouve aisément son public au théâtre comme au cinéma, les comédies dramatiques françaises étant friandes d’adaptations théâtrales. Bella figura, écrit et mis en scène par Yasmina Reza, après Thomas Ostermeier en 2015, joue des clichés sans forcément les déconstruire.

Bella figura de Yasmina Reza. p. Pascal Victor Artcom Press

Le business est une histoire de mâles où s’opposent Boris, l’homme d’affaire en faillite et infidèle qui cherche du réconfort auprès d’une maîtresse gentiment méprisée et Éric (Micha Lescot), l’expert comptable et juridique accompli et conciliant à condition de ne pas perturber sa paresse morale et son confort matériel. Malgré quelques éclairs de lucidité vifs et cruels à propos de « la pente savonneuse » de la vie, les femmes se révèlent assez superficielles et hystériques. L’éternelle maîtresse d’âge moyen a le souci de séduire, peut dépenser 490 euros, « le cinquième de [son] salaire », dans une paire d’escarpins et reste clouée sur le bord de la route comme aux basques des hommes. La dame âgée (Josiane Stoleru), grande bourgeoise agrippée à son sac comme à la prunelle de ses yeux, terrorisée par les « romanichels », se paie une pédicure à 45 euros la séance parce qu’elle ne peut plus se couper les ongles de pieds elle-même. Ses pertes de mémoires et l’automédication sont autant d’accessoires pour ajouter un grain d’excentricité à son chic rétro.

Le comique de situation un peu potache – ciel ! Une vieille dame se déculotte pour grimper sur le trône et perd son carnet dans la cuvette, Yvonne surprend Boris le pantalon sur les chevilles prêt à chevaucher Andréa dans les toilettes –, n’y fait rien : on peine à en rire quand le taux de pauvreté chez les personnes âgées s’accroît dans une relative indifférence et que les inégalités se creusent. La « progression » de cette petite société qui s’ébroue dans son jus est rompue, entre chaque scène, par un imperturbable travelling sur un paysage urbanisé noir et blanc. Morne et étriqué portrait de la province que cet enchaînement de lotissements, de parkings et de façades de grandes surfaces, à l’image de ces existences immobilisées et sans éclat. Seraient-elles plus brillantes à Paris ?

Ni révolté, ni particulièrement révoltant, le tableau que brosse la dramaturge est celui d’une classe en déclin économique et moral où chacun s’agrippe à son petit bout de confort, et clame son couplet de victime. Bella Figura n’élargit pas nécessairement l’horizon de ses personnages. La Cendrillon du XXIe siècle à grimpé dans l’échelle sociale avec un salaire à 2500 euros et ramasse les pots cassés du couple qui, comme la croissance économique, sont des idéaux ruinés et à revoir, même lorsqu’on se croit du bon côté de la barrière.

 

 > Bella figura de Yasmina Reza a été présentée du 12 au 14 janvier au théâtre Liberté, Toulon et sera présentée du 21 au 30 mars au TNP, Villeurbanne