<i>Déplacement </i>de Mithkal Alzghair Déplacement de Mithkal Alzghair © p. D. R.
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Bora Bora danois

À Aarhus, au Danemark, le festival Spring Forward a réuni, le temps d’un weekend, une ribambelle de professionnels venus observer les tribulations de 20 jeunes chorégraphes européens. Sélection subjective et non démocratique.

Par Léa Poiré publié le 11 mai 2017

 

Une brise légère souffle sur Aarhus, cité portuaire du Danemark considérée comme l’une des villes les plus heureuses du monde et désignée Capitale Européenne de la Culture en 2017. Bora Bora son centre chorégraphique – qui se transforme en club la nuit tombée – accueille le rituel concocté par le réseau Aerowaves.

 

Moteurs à vapeur

Le festival a l’allure d’un marathon, de spectacle en spectacle, comme dans un jeu des 7 erreurs, on scrute les différences et points communs : Effet chouchou des années 80, la fumée s’incruste sur les scènes des jeunes chorégraphes. De l’utilisation anecdotique, timide, étouffante, odorante, ou technologique, on retiendra la fumée joviale des Autrichiens Luke Baio et Dominik Grünbühel. « On a fait beaucoup de pièces avec énormément d’objets sur scène et on nous a dit d’essayer de faire un travail plus léger. Nous avons peut-être pris la remarque un peu trop au sérieux », Ohne Nix est alors une pièce sur le rien, où les deux complices ficellent le vide à coup d’humour gestuel, maladresses quotidiennes et effets visuels soigneusement explicités. Sur le plateau, deux visages à quelques centimètres du sol vantent les mérites des vidéoprojecteurs qui les font exister, soumettent leurs observations sur le néant, la virtualisation du corps, et ne peuvent s'empêcher de commenter sans filtre les actes au plateau. Luke et Dominik passent le temps, déplacent leurs doubles vidéos, créent un nouveau corps hybride projeté sur un écran de fumée, et retrouvent leur passion commune pour Eiffel 65. D’un coup, les visages narratifs se changent en pierre et, comme une nébuleuse de données, son et fumée remplissent la scène pour ensuite fondre dans un trou noir au lointain. Le voyage cosmique est terminé.

Figure angélique, regard clair, teint diaphane et cheveux anthracite, Martin Hansen réécrit l’histoire de la danse en s’attaquant à la mort du cygne. Dans ce solo Monumental, en plusieurs rounds musicaux, l’animal gris se désarticule, gesticule, et joue l’adolescent arrogant fasciné par la mort. Lui non plus n'oubliera pas sa machine à fumée, complice de cette scène de crime chorégraphique version désabusée.

 

Mon corps

« J’ai toujours essayé de me cacher, de faire des efforts pour ne pas montrer ma différence » raconte Alessandro Schiattarella. En dansant dans des grands ensembles de ballets, comme celui de Maurice Béjart, le chorégraphe suisse a camouflé la dégénérescence qui atrophie ses mains, « Je n’étais pas serein, je me demandais toujours à quel moment les gens allaient s’en rendre compte ». Dans un solo presque psychanalytique c’est son corps qui parle pour lui, l’absence empreint son mouvement et ses mains semblent mener une vie indépendante pour réaffirmer avec sincérité les défauts que chacun aimerait gommer.

Le planning des spectacles, parfaitement orchestré, nous emmène ensuite vers une autre histoire de corps. Sur scène les trois hommes se placent côte à côte et hissent leurs bras en l’air. Par des petits allers retours du bout des mains, la danse balaye ce geste de guerre, « C’est à l'origine un mouvement de danse de couple qui se fait en miroir avec la partenaire, je l’ai transformé en levant plus haut les bras pour apporter les images que cela impose » nous dit le chorégraphe. Mithkal Alzghair a rencontré Samil Taskin au master Exerce à Montpellier ; Rami Farah et le chorégraphe, eux, se connaissent depuis leurs études de danse en Syrie, ils se sont retrouvés en France pour créer Déplacement et ouvrir avec humilité le débat sur le corps Syrien. Dans leurs jambes, un rythme simple se répète et se déplie « celui des danses traditionnelles qu’on apprend en Syrie mais qui se retrouve dans d’autres pays du Moyen-Orient ». Le déplacement opère, mains derrière le dos, les danseurs tombent en cadence, la chute se fait violente, chargée, politique. Face à nous ces trois hommes aux corps opposés, vêtus de couleurs claires, tendent un tissu blanc, leur regard fixe convoque alors les héritages et mémoires qui traversent leurs corps debout pour la paix.

 

3000 euros d’amende

Sans crier gare une pièce provoque un raz-de-marée polémique dans l’auditoire. On peine à en croire nos yeux tant le propos semble in-a-propos. Entourés de fumée (là encore), six danseurs noirs ou métis, aux muscles dessinés, nous tournent le dos. S’en suit une danse tribale rythmée par de l’afro-électro-dubstep, les mouvements sont clairement empruntés aux primates, les corps repliés sur le groupe menacent l’auditoire avec des armes invisibles.

Dans Reck de Botis Seva, ni salut ni applaudissements, le spectateur, vissé à son siège, digère avec difficulté l'âpreté de la proposition. À la sortie du petit théâtre, les mots exorcisent le tabou et l’interrogation demeure. Vient-on d’assister à une pièce ouvertement raciste, jouant à la déshumanisation ? Ou Botis Seva, l’auteur, a-t-il expressément désiré ce malaise ? À lire la feuille de salle, il semblerait que oui. Mais le chorégraphe n’est pas sur place, pourtant, quelques questions auraient éclairé l'ambiguïté et l'embarras qui plane encore dans nos mémoires.

 

> Spring Forward (réseau Aerowaves) du 28 au 30 avril à Bora Bora, Aarhus, Danemark