Brognon Rollin, The Most Beautiful Attempt, 2012 © Collection FRAC Poitou-Charentes
Critiques arts visuels

Brognon Rollin

Prisonniers, toxicomanes ou encore travailleurs licenciés, le duo belgo-luxembourgeois Brognon Rollin plonge dans les perceptions des exclus. L’avant-dernière version de la réalité détourne les artifices du spectacle pour suspendre, dans une parenthèse monographique, le rythme « normal » du quotidien. 

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 12 mars 2020

 

 

Passé l’épais rideau noir qui barre l’entrée de L’avant-dernière version de la réalité, on tâtonne à l’aveugle dans le néant, tant les yeux peinent à s’acclimater à l’obscurité des lieux. L’espace disparaît. Momentanément privé de notre sens le plus directeur, on comprend la référence du titre de la monographie de David Brognon et Stéphanie Rollin à Jorge Luis Borges, qui imagine dans un texte du même nom une humanité uniquement douée de l’ouïe et de l’odorat. Un cliquetis tonitruant nous guide jusqu’au pied d’une gigantesque sculpture totémique : une grille de tourniquet en métal massif, secouée à intervalle régulier par ce bruit brutal. Cage, instrument de torture ou ossature, cette entrave toute puissante annonce la couleur : le duo s’intéresse tout particulièrement au phénomène de l’enfermement, de la prison aux addictions en passant par les assignations sociales. L’œuvre, intitulée Résilients, a été réalisée en 2017 sur le site belge de l’usine Caterpillar, alors que celle-ci est en voie de démantèlement. « L’œuvre devait être terminée avant la fermeture de l’usine, ne pas coûter un euro et avoir la forme la plus juste possible pour faire écho aux autres licenciements massifs. Les ouvriers de l’usine ont dû remettre en marche des machines déjà arrêtées pour la réaliser », raconte David Brognon. En 2015, le géant américain des engins de chantiers annonçait la suppression de 10 000 emplois, tous sites confondus. Installé depuis plus d’un demi-siècle à Charleroi, Caterpillar représentait l’un des plus gros employeurs de Wallonie. Pour des générations de travailleurs, la fermeture de l’usine ne les prive pas seulement de leurs outils de travail mais les dépossède aussi d’une mémoire collective et de leurs repères sociaux.

Le tourniquet, qui évoque tour à tour le contrôle des corps, la pointeuse, le hachoir mécanique de la chaîne de production, s’impose comme l’allégorie paradoxale d’une mise à la porte pure et simple des quelques 2500 ouvriers du site d’assemblage de Gosselies et d’une revanche sur les logiques patronales. La réalisation de cette « sculpture sociale », imaginée avec les artistes à la demande de six anciens salariés – qui en sont les coauteurs – repose sur la réappropriation du matériel de la part des ouvriers à des fins qui transcendent la simple commémoration  puisque ce sont les mêmes anciens travailleurs qui la montent et démontent à chaque exposition. L’œuvre devient alors un socle de retrouvailles et de reconnaissance pour une communauté trop souvent réduite au nom d’une entreprise, à des statistiques ou à des archétypes.

 

Sisyphe accro

Ce souffle révélateur de ce que la société du contrôle soustrait aux regards balaie l’ensemble d'une exposition qui joue avec les ressorts du spectacle. Il prend la forme d’un faisceau lumineux qui saute des murs au plafond, sans égard particulier pour les œuvres exposées. Cet astre, a priori capricieux, matérialise la présence spectrale de Sophia, une femme assignée à résidence équipée d’un bracelet électronique. « Les gens comme moi, on ne veut pas les voir » a-t-elle confié aux artistes qui ont enregistré ses déplacements pendant une semaine pour les transposer dans l’espace public du musée. Ce système de surveillance, instauré en France depuis 1997, permet, en plus d'aménager une peine et de désengorger les prisons, d’élargir le champ du contrôle judiciaire au-delà des architectures et du mobilier carcéral que le duo excelle à mettre en valeur. Ainsi, des « tables de shoot » ponctuent le parcours, entre spleen et idéal baudelairien : sur l’une d’elles trône un bézoard de bœuf (une boule de fiel à laquelle on prêtait un pouvoir d’antidote), sur une autre gît un petit miroir fumé tandis qu’une toile d’araignée en chaîne métallique pendille sous une troisième. Ces tables hygiénistes, caractéristiques des salles qui cristallisent le rejet social et la peur irrationnelle dans les quartiers où elles s’ouvrent, se confondent avec des coiffeuses, faisant glisser la toxicomanie dans le registre plus large de l’enfermement à l’intérieur de soi, qu’il soit d’ordre psychologique ou métaphysique, tel un memento mori.

Au fil des œuvres, on pénètre dans une autre version de la réalité, non conforme aux valeurs instituées d’excellence, de productivité, d’efficacité. Que ce soit cet adolescent qui déplace un tapis de sel de façon à ce que les cristaux demeurent dans le giron de l’unique rais de lumière de la pièce ; ce Palestinien qui gravit puis redescend plusieurs fois par jour la colline du Saint-Sépulcre à Jérusalem, affublé d’une énorme croix qu’il loue au pèlerins ; ou encore la ronde à l’inverse des aiguilles d’une montre qu’entreprennent les détenus dans le gymnase de la prison d’Écrouves : toutes ces pièces vidéo imposent leur cadence sisyphéenne au spectateur. Cette temporalité « mythologique » désamorce le partage social et économique du temps, qui, bien qu’artificiel, s’avère un outil de soumission et d’exclusion de premier ordre.

 

Le temps du rituel

Dans quel cadre « prendre le temps » est-il socialement accepté ? Le tollé qu’a provoqué le refus de la ministre française du Travail, Muriel Pénicaud, d’allonger la durée de congé du deuil parental (cinq jours), en dit long sur la question. Toujours est-il que la « minute de silence » suite à un drame humain – « d’intérêt national » pourrait-on dire – reste un rituel partagé au-delà des frontières. Brognon Rollin en a compilé et archivé plus d’une centaine à travers le monde dans un vieux jukebox qui attend qu’un spectateur choisisse une piste, entre la commémoration de l’Holocauste à Cracovie en 2017, le décès de Jacques Chirac respecté au Japon ou l’incendie de la Grenfell Tower à Londres. Le temps suspendu du recueillement fusionne ici avec celui, fugace, du divertissement, dans une pointe de cynisme : on en serait rendu à glisser une pièce dans la machine pour acheter un moment de silence – autre donnée monétisable si l’on en croit par exemple le surcoût qu’engrange un accès aux espaces « zen » dans les aéroports et les gares.

Le mariage entre l’essentiel et le trivial, le temps « objectivé » et la durée intime, se retrouve définitivement consommé lorsque l’on se rend compte que la silhouette immobile sur un fauteuil, aperçue dans l’angle de Résilients, est un individu en chair et en os ; payé pour attendre dans l’espace d’exposition la mort de quelqu’un qui a choisi de se faire euthanasier en Belgique. Plongé dans la semi-obscurité, l’homme observe sans bouger le balai des spectateurs par-dessous la visière de sa casquette, de 10h à 18h du mardi au dimanche. Celui que l’on avait d’abord pris pour un mannequin, tant l’attente en dehors des espaces dédiés apparaît suspecte, est en réalité un professionnel : à New York, Elvin Williams est rémunéré 45 dollars de l’heure pour occuper la place de son client dans une file d’attente. Le record de ce vétéran de l’armée américaine, reconverti en « line sitter », s’élève, de son propre aveu, à 93 heures d’attente pour la sortie d’un Iphone. « Time is money », dégaine-t-il comme un slogan, qu’il s’agisse d’un téléphone ou d’une euthanasie. « Au moins, ici, je suis assis confortablement mais le temps passe moins vite que lorsque je travaille dans les rues de New York où c’est très animé. J’essaie de ne pas trop penser à la mort et de me dire que c’est juste un job, mais ça reste assez étrange pour moi. » Il quittera les lieux à la date du décès : fin du contrat. Cette veillée funèbre anticipée et sans corps, bouscule les conventions tout en en démasquant les tendances hypocrites : une société qui ne jure que par la « libre entreprise » et le « service à l’usager » est capable de réduire les corps à l’état d’avatar fonctionnel lorsqu’il s’agit de rentabiliser le temps du consommateur alors que se réapproprier son temps de vie en choisissant d’y mettre fin scandalise encore. Si bien que la loi française se joue de l’ambiguïté entre euthanasie « active » (interdite) et euthanasie « passive » (tolérée).

Brognon Rollin, Until Then (Saint-Savinien), 2018. p. Origins Studio, Paris

Entre l’ubérisation des corps et l’instant décisif de leur disparition, c’est bien le temps qui apparaît comme l’essence de toute expérience et représentation du monde mais aussi de toute organisation sociale, et donc politique. Sur le chemin de la sortie, une pendule toise le spectateur, ses aiguilles s’arrêtent dès que l’on entre dans le périmètre de 8m2 qui l’entoure. On lirait presque un sourire arrogant sur le cadran si ce n’est la mention B135 juste en dessous, référence au numéro de cellule d’un prisonnier, qui nous propulse dans un espace-temps carcéral. Là, planté devant cette horloge à la merci de nos mouvements, les yeux accrochés à ces aiguilles immobiles, on hésite : dans ce face-à-face qui est le maître ou l’esclave ? La lumière du hall du musée nous aveugle bientôt, et avec elle, le temps des « premiers de cordée » nous avale de nouveau.

 

photo 1 : David Brognon, Stéphanie Rollin, Sergio Bruno, Emmanuel Di Mattia, Alain Durieux, Jean-Pierre Henin, Pascal Martens, Résilients, 2017. p. Donald Van Cardwell

photo 2 : Brognon Rollin, I Love You but I’ve Chosen Darkness (Golden Shoot), 2011. p. Brognon Rollin

 

> Brognon Rollin, L’avant-dernière version de la réalité, jusqu’au 31 janvier 2021 au MacVal, Vitry-sur-Seine ; Mr Gladstone’s right hand et Nous allons observer une minute de silence, du 18 mars au 19 avril au Centre Wallonie Bruxelles, Paris