© Julien Bécourt
Critiques arts visuels

Caméra silex patates germées

Le groupe No Name, formé par les étudiants de la Haute École des Arts du Rhin, s’attache aux questions de globalisation et d’écologie : du silex aux mondes virtuels, des plantes aux bêtes sauvages, c’est tout l’écosystème de notre civilisation qui est réévalué dans cette exposition collective.

Par Julien Bécourt publié le 9 mai 2019

 

Comment « faire monde » quand le désastre écologique gagne du terrain, que tous les repères s’effritent et que la réalité devient de plus en plus instable, au point où l’on ne distingue plus le vrai du faux ? Les pieds sur terre et l’esprit tourné vers l’avenir, le groupe d’étudiants No Name émet des contre-propositions comme autant d’hypothèses, sous forme d’installations vidéo, de display ou de performances. Ce n’est pas seulement l’histoire de l’art qui est ici convoquée, mais une conscience aigüe de l’environnement et des enjeux politiques qui le traversent.

 

Le loup dans la bergerie

La figure récurrente du loup fait figure d’emblème de l’exposition, qu’il soit ancré dans le paysage (à Lycabette, l’une des sept collines d’Athènes où déambulent de jeunes oisifs dans la belle vidéo The hills are alive, d’Anouk Nier-Nantes) ou anthropomorphe (Ne jamais douter de l’invisible, de Ludovic Hadjeras, installation doublée d’une performance lyncanthropique). Un animal-totem qui en dit long sur la résurgence de la vie sauvage au sein d’un monde quadrillé par la technologie. « C’est l’histoire d’une génération qui vit dans un monde où la réalité n’existe plus sinon au travers des écrans », constate Garance Oliveras au début de sa vidéo Do you sell fake money ? Dans ce film réalisé avec des bouts de ficelle, l’artiste filme sa pérégrination au Mexique à la recherche d’un Pachira Aquatica, ou « arbre à monnaie ». Partout règne sans partage l’argent, mais en son absence, les festivités populaires persistent et continuent de souder les communautés locales.

De curieux rapports se tissent entre le réel et la fiction, jusque dans ce témoignage d’un ancien barbouze infiltré au Tchad, avec les compliments de François Hollande, et qui veille désormais sur un cheptel d’animaux, vivants ou empaillés (L’avocat des animaux, de Marie Mercklé). Encore un cran plus loin dans les « coulisses » du réel, Sandro Berroy reconstitue une salle de karaoké en réalité virtuelle. La figure modélisée d’Elvis, façon « uncanny valley », chante un melting-pot de ses chansons passées au tamis d’un logiciel qui les redistribue de manière aléatoire, créant des associations d’idées étranges ou incongrues – comme si l’inconscient des chansons se manifestait subitement. Et sitôt enfilé le casque de réalité virtuelle, la cabine de karaoké se mue en antichambre de fantômes, quelque part entre la Red Room de Twin Peaks et la chambre 237 de Shining.

 

 

Secondes peaux

Non moins déroutante, l’installation de Adrien von Nagel (Un parfum de liberté) consiste en une bibliothèque blanche exhibant des rayonnages de livres aux caractères aléatoires, tandis qu’à son verso, une vidéo mélange architecture en 3D et personnages réels pour incarner une comédie allégorique, à mi-chemin entre Kafka et Borgès. Soit la bibliothèque de Babel revue et corrigée par la sitcom corporate, dans un univers où réalité et virtuel, utopie et dystopie, s’entrecroisent et se confondent. En contrepoint, Pierre-Clément Malet a rassemblé un groupe de jeunes gens torses nus qui entrent en lutte dans un champ. Dans cette vidéo, montée sur des panneaux de chantier et ponctuée par des déflagrations sonores, les tensions sociales prennent une tournure chorégraphique.

Sous une forme plus documentaire, le film de Zoé Filloux (Il y a eu une maladie dans les arbres) s’attache à la parole de familles en balade à « Horsh Beirut », le plus grand espace vert de la capitale libanaise où refont surface les souvenirs de la guerre. Jules Maillot, quant à lui, présente les vêtements de sa fausse marque Cubensis Hawaiian (le nom d’un champignon hallucinogène, dont des échantillons sont discrètement disséminés dans l’exposition), des « secondes peaux » en latex entre fétichisme et érotisme SM. On l’apercevra juché sur un escalier durant toute la durée du vernissage, un masque de sa confection recouvrant entièrement son visage. L’artiste Gaëlle Choisne, enfin, présentait son travail lors d’une rencontre animée par les étudiants. Comme une chambre d’écho à l’exposition, ses installations exposées dans le monde entier ravivent la notion de rituels et d’entités spirituelles, dégagés des archétypes du colonialisme.

 

 

On traverse l’exposition avec le sentiment qu’une génération, emplie d’aspirations autant que d’inspiration, est en passe de prendre les devants. Affranchis des postures post-internet, les jeunes ont décidé de se la jouer collectif, remisant au placard les egos trop encombrants. Dans cette constellation de projets, les petits riens rejoignent l’infiniment grand, entre ambition politique et affabulation poétique, comme pour mieux démontrer que les bouleversements majeurs s’opèrent dans les contingences de l’histoire « officielle ». Après les illusions perdues, le temps du réenchantement ?

 

> Caméra silex patates germées, jusqu’au 19 mai au Casino Luxembourg – forum d’art contemporain