<i>Je n’ai pas encore commencé à vivre</i> de Tatiana Frolova / Théâtre KnAM Je n’ai pas encore commencé à vivre de Tatiana Frolova / Théâtre KnAM © Alexey Blazhin
Critiques Théâtre

Théâtre KnAM

Habitée par une foi inébranlable dans le pouvoir social du théâtre, Tatiana Frolova, fondatrice du Théâtre KnAM, présente sa dernière création, Je n'ai pas encore commencé à vivre, sondant la mélancolie enracinée chez la jeunesse russe. Un diagnostic qui réaffirme la raison d’être de son Théâtre, implanté à des milliers de kilomètres de Moscou.

Par Agnès Dopff publié le 16 nov. 2018

À l’une des extrémités du plateau, un grand tableau noir tient des comptes macabres pendant que deux heures durant, le trio du KnAM et deux jeunes recrues rejouent les années de dictature, de corruption et de non-dits traversées par l’Union Soviétique. À travers un amas de terre, un linge blanc ou le cuir noir des bottes d’officier, Je n’ai pas encore commencé à vivre remonte le fil d’une autre Russie, où les vestiges de bolchevisme sont vomis comme le libéralisme gras et glouton. Pour cette dernière création, Tatiana Frolova, la metteure en scène, revient sur les années soviétiques et tente de comprendre la mélancolie paralytique décelée chez des adolescents russes. Des purges staliniennes à la perestroïka, Je n’ai pas encore commencé à vivre incarne au plateau les confessions de dirigeants soviétique – Lénine, Khrouchtchev, Gorbatchev –, en dialogue avec les récits de dissidents célèbres, de Gorki aux affaires les plus récentes. Caméra en on, le spectacle s’ouvre avec une subjectivité à vue et une adresse directe au public russe : cette pièce, c’est l’histoire du pays, une tentative de contextualisation d’un malaise national. Le diagnostic ne vient pas de nulle part. Avec Le Songe de Sonia (2015) le KnAM traitait la dépression endémique en Russie. Vient ensuite Génération Off (2016), recherche collective menée comme un micro tendu à la jeunesse russe. Ce sont d’ailleurs les propos de l’une des participantes qui donneront son titre à la dernière création.

Tatiana Frolova polit un théâtre de chair où témoignages historiques et contemporains tiennent lieu de matière première. Parmi ses compagnons de route, Shakespeare, Gorki, Beethoven. Sur scène pourtant, les frontières de la scène sont éclatées, le quatrième mur se fissure souvent, et la prothèse numérique tient un rôle principal. Quand elle fonde le théâtre KnAM en 1985, après une seule année d’études théâtrales à Moscou, elle le fait sans aucun soutien financier mais avec le renfort d’une poignée de copains convaincus, à Komsomolsk-sur-l’Amour, ville de 255 000 âmes érigée au siècle dernier par le labeur souvent fatal des prisonniers du goulag. Il s’agit du premier théâtre privé d’URSS. Trente ans plus tard et toujours sans la moindre aide de l’État, le petit théâtre de Tatiana Frolova jouit de la fidélité d’un public assidu et d’une reconnaissance critique à l’internationale.

 

 

Déjouer les clichés

Pour le Théâtre KnAM, c’est l’aventure quotidienne entre les tournées à l’étranger – aucun autre théâtre ne se risque à les accueillir en Russie –, et les longs mois de création à Komsomolsk, à vivre chichement de fromage de palme et d’une foi inaltérable en ce théâtre social. Souriante toujours, Tatiana Frolova se montre inflexible aussi lorsqu’il s’agit de défendre son travail, comme à l’occasion d’un bord de plateau à Pau, où de jeunes Russes parmi le public contestaient la véracité des faits racontés. «Venez à Komsomolsk, répète Tatiana Frolova d’une voix calme, à peine audible par-dessus les cris des jeunes femmes. Venez à Komsomolsk, et vous verrez. »

Pour Génération Off, Tatiana Frolova avait invité 13 jeunes de Komsomolsk à tenir les rôles de témoins et faire entendre les voix de la génération post-URSS. Par les témoignages personnels et les ateliers d’impro, les traumas intimes dessinent une généalogie commune : les coups de ceinture comme routine quotidienne, le sentiment d’impuissance et de nullité entretenu par les mots des parents, lorsqu’ils n’ont pas déserté le foyer pour se noyer dans le business… « Pour moi, raconte Tatiana Frolova, c’était un choc, puisqu'au début, les jeunes participants ne se connaissaient pas les uns les autres, et pourtant c’était comme s’ils étaient tous pris dans la même immobilité, et que la seule chose qu’ils pouvaient faire, c’était courir sur place, comme le personnage dans Je n’ai pas encore commencé à vivre. Les jeunes racontaient leurs histoires sur scène, de façon très simple, presque sans jouer. Et de toutes ces choses qui leur étaient arrivées, il ne restait que ces espèces de tripes transformées en charbon. Avec Je n’ai pas encore commencé à vivre, j’ai cherché à comprendre ce qui avait mené à cette situation. »

 

Viser le cœur

Théâtre-vérité que Tatiana Frolova refuse de nommer « politique » – « Ce qui nous intéresse avant tout, c’est l’humain. » –, le KnAM conduit un travail exigeant, le regard droit et l’oreille branchée sur la salle. Pour la petite équipe, pas question de servir un théâtre de complaisance : l’art est pulsation, prise de risque, et sonde d’émotion. « Quand je parle aux étudiants avec qui je travaille, je dis toujours que l’art, c’est un point de douleur, et que tout autour, il y a des cercles, comme lorsqu’on jette un caillou dans l’eau. Au centre, il y a la tragédie, ensuite le drame, ensuite la comédie. Mais l’art, finalement, regarde toujours ce point central. Dans mon regard et mon approche, je suis très proche de ce centre là, en tout cas. »

En trente ans de métier, la metteuse en scène a appris à dialoguer avec le public véritable de Komsomolsk, loin de la frénésie des agendas occidentaux. Dans les locaux du KnAM, bien au chaud derrière une grosse porte métallique, l’équipe débat, partage ses lectures, arpente le web  parfois pendant des mois avant qu’un nouveau projet émerge. Et même portées au plateau, les créations restent matière vivante. « Pour notre dernier spectacle, La Couleur de mon espoir est le orange, on n’arrivait pas à trouver de chemin pour la scène finale. À la fin du spectacle, les gens applaudissaient peu, les comédiens quittaient la scène, et le public restait dans la salle, comme en état de choc. Pendant plusieurs représentations, on a vraiment cherché une autre approche, on a changé la fin plusieurs fois, jusqu’à trouver le nœud. Cette fois, on a fait lire au personnage principal, une jeune fille en fauteuil roulant, les dernières lignes de son journal intime. “Voilà ce que j’ai compris en 19 ans de vie : Vivre malgré tout, vivre et aimer.” Et là, les gens ont tellement applaudi ! Simplement parce qu’on leur a donné un peu d’espoir... »

 

Interprète : Bleuenn Isambard

 

Je n’ai pas encore commencé à vivre de Tatiana Frolova / Théâtre KnAM, a été présentée le 8 novembre aux Espaces Pluriels, Pau ; le 20 novembre à La Passerelle, Saint-Brieuc ; du 22 au 24 novembre au TNB, Rennes, dans le cadre du festival Mettre en Scène ; du 27 novembre au 12 décembre au Théâtre des Célestins, Lyon, dans le cadre du festival Sens Interdits