<i>Cabinet de curiosités économiques</i> © Luce Goutelle.
Critiques Théâtre

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À l’occasion du triste anniversaire des dix ans de « la crise », le festival NEXT mêlait économie de plateau et portrait de la grande finance.

Par Agnès Dopff publié le 17 janv. 2019

À l’issue de la manifestation des gilets jaunes du 1er décembre, une frange des Internets s’indigne de   ce que la foule s’en est pris aux plâtres de l’Arc de Triomphe. Les soutiens timides et tardifs se ravisent, dégainent avec lyrisme l’indignation des grands jours. Insurrection, d’accord, mais qu’on ne touche pas à la Culture. Dans le même temps, la France d’en bas, celle qui bêtement travaille et s’inquiète des moindres hausses de taxe et réductions d’alloc’, celle encore qui n’est rien et ose parfois l’affront d’égratigner la syntaxe, cette France-là se retrouvait aux abords des zones d’activité du territoire. Et sur la scène de quelques théâtres aussi, comme au Manège de Maubeuge, dans les Hauts-de-France. Programmé dans le cadre du festival NEXT, le collectif Superamas y présentait Chekhov Fast and furious, création protéiforme élaborée entre Amiens, Reykjavík, Vienne et Maubeuge.

Séance à rebours, la pièce débute par un bord de plateau dans la plus pure tradition contemporaine. Trois metteurs en scène campés devant le rideau rouge dominent la salle, mènent avec elle un faux dialogue, et déclinent les postures d’artistes. Le meneur de troupeau, le génie éthéré, l’humanitaire aux gants blancs se passent le micro, soliloquent et se flattent les flancs. L’illusion dure un instant et scelle la connivence avec le public. Le rideau s’ouvre, et poursuit la mise en examen des régimes de parole. Une scène de L’Oncle Vania, jouée en slow motion tourne en boucle et incorpore une troupe de jeunes gens autour des protagonistes initiaux. Le style est lent, étrange, mais dégage une fraîcheur. Les déplacements au plateau sont collectifs et embrassent toute la scène. Puis les voix singulières émergent : celles des jeunes de Maubeuge, sur scène, mais aussi celles des groupes d’Amiens, Reykjavík, et Vienne qui apparaissent par projection vidéo en fond de plateau.

Avec ce projet, le collectif Superamas a saisi le prétexte de L’Oncle Vania, pièce de Tchekhov, pour développer un dialogue suivi et in situ avec des jeunes de l’Europe réelle et contemporaine. L’angoisse d’une vie manquée, le vertige des premiers amours, les combats avec soi se racontent par la polyphonie des sujets et la diversité conservée des registres de langue. L’intention manifeste d’inclure des profils ordinaires se traduit dans le collectif invité au plateau et les bribes de récits personnels partagés, au risque parfois de glisser vers une circulation mécanique de la parole. Successivement, les protagonistes parlent en leur nom pour faire entendre un matériau intime, mais rejouent en continu le même rapport au texte, le même usage de l’espace. S’il est difficile de dénier l’efficacité des récits autobiographiques, servis avec une énergie communicative, Chekhov Fast and furious interroge finalement sur la frontière entre «faire parler» et «donner la parole», entre le porte-voix et le bâillon. Quel autre discours possible sans changement de décor?

 

Médiarchie des corps

Parole et pouvoir en ligne de mire, le programme du NEXT Festival semait d’autres graines à penser par delà les frontières, comme au BUDA de Courtrai où se jouait la dernière création d’Alix Dufresne et Marc Béland. Construit autour d’un entretien donné par le philosophe Alain Deneault à la radio canadienne, Hidden Paradise s’empare du matériau oral pour faire voir par le corps les rapports de force qui sous-tendent l’exercice médiatique. Sur le plateau, les deux danseurs déroulent à vue un quadrilatère de lino noir, marquent les limites symboliques de l’échange. La séquence d’archive tourne en boucle – tantôt étirée, tantôt scandée – pendant que les deux corps reconfigurent à la chaîne la dynamique des chairs. Des deux silhouettes marquées par les âges et les genres, Hidden Paradise tire une vaste gamme de duels rhétoriques, entre ode au vide sémantique et contorsions linguistiques. Les chorégraphies s’enchaînent, les danseurs s’épuisent à vue dans des configurations complexes teintées de cynisme, sans pourtant que les rôles ne changent, et c’est finalement toujours le maître média qui triomphe. L’entretien, portant sur l’impact des paradis fiscaux dans la vie des gens, trouve au plateau une traduction sensible et métaphorique face à laquelle il semble difficile de rester coi. Avec Hidden paradise, la scène épingle les mécanismes complices d’une répression précoce et ingénieuse, laissant le spectateur seul sur le quai d’un cauchemar éclairé. Et la résignation, autre arme lacrymale bien en vogue, de pointer le bout de son nez.

p. Jackie Hopefinger

 

Dans la gueule des loups

À l’occasion d’une rencontre organisée autour de la sortie de son dernier ouvrage, La Société ingouvernable, le philosophe Grégoire Chamayou soulignait l’urgence de construire des imaginaires post-capitalistes, des au-delà du monstre à abattre. Avec l’étonnant Cabinet de Curiosité Économiques, le NEXT festival poursuit le sans-faute. Nichée dans la Rotonde du BUDA, l’exposition, forme figée d’un travail en mutation permanente mené par le Laboratoire sauvage -collectif bruxellois-, offrait l’occasion d’une initiation au rituel de désenvoûtement de la grande finance. À grand renfort de grigris griffés Goldman Sachs, totems cravates et captations audiovisuelles des rituels traditionnels au CAC40, l’exposition invite à entrer dans la ronde, alimenter de son porte-monnaie le grand feu de joie, et reprendre les rênes de l’économie.

Mystifiés à l’extrême, le cours de la bourse, les panneaux d’affichage et les cols blancs frénétiques perdent de leur aura et de leur abstraction, et prêtent à sourire plutôt qu’à trembler. Par la malice d’un montage, l’indécence de la sauterie tenue à Londres en 2018 en hommage à la crise financière survenue dix ans plus tôt, arrache un rire mordant, une sale envie d’en découdre avec ce petit monde là. Chronique d’une ex-banquière, conférence gesticulée et pure biographie d’Aline Farès, également membre du collectif bruxellois, apporte encore quelques armes d’auto-défense citoyennes supplémentaires et achève d’attiser le feu d’une colère contagieuse.

p. D.R.

Avec son focus consacré à la crise financière de 2008, le NEXT Festival offre une belle sélection de créations où le geste artistique, ancré dans un présent qu’il admet et accueille, assume la nécessaire prise de position du sujet créateur dans un monde politique, un monde en conflit. Et c’est peut-être bien par la mise à jour des violences en présence, par l’hospitalité aux colères des invisibilisé.es, et par l’humilité, parfois, de quitter le plateau pour battre le pavé, que la scène joue maintenant sa légitimité.

 

> Chekhov Fast & Furious du Collectif Superamas; Hidden Paradise d’Alix Dufresne; Cabinet de Curiosités Économiques du Laboratoire sauvage Désensorceler la finance; et Chronique d’une ex-banquière d’Aline Farès ont été présentés dans le cadre du festival NEXT