Carmen la Cubana. Carmen la Cubana. © Photo : Marie-Noëlle Robert.

Cuba debout

Le théâtre du Châtelet a programmé, tout ce mois d’avril, Carmen la Cubana. Mi-opéra, mi-musical, d’après Bizet & Mérimée, Meilhac & Halévy, all-castée “black”, emmiellée, revue et corrigée par le librettiste Oscar Hammerstein II, vitaminée et updatée au moyen d’une orchestration et d’une distribution essentiellement afro-cubaine.

Par Nicolas Villodre publié le 12 avr. 2016

 

Carmen, figure littéraire féminine, au même titre qu’Emma Bovary ou Marguerite Gautier, également inspirées de faits divers, a eu droit à quantité d’adaptations théâtrales, opératiques et filmiques. Dès l’époque du cinéma muet, la belle gitane andalouse a suscité des dizaines de versions (près d’une centaine, d’après les spécialistes Ann Davies et Phil Powrie), autant sinon plus que Jeanne d’Arc et Esmeralda réunies! Tout le monde a voulu avoir sa Carmen, que ce soit Francesco Rosi ou Herbert von Karajan, Cecil B. DeMille, Charles Chaplin, Aleksandr Khvan, Jacques Feyder, Ernst Lubitsch, Lotte Reiniger, Raoul Walsh, Christian-Jaque, Terence Young et Roland Petit, Carlos Saura et Antonio Gades... Parmi celles-ci, nous avons été plus particulièrement sensible à la transposition de Saura et Gades, dans le style flamenco et sur le mode de la Verfremdung, une relecture à laquelle nous convia Valéry Colin en décembre dernier au Casino de Paris ; à la magnifique variation sud-africaine, en teintes saturées, parlée-chantée en xhosa, due au Britannique Mark Dornford-May qui, bien avant Dada Masilo, traita à sa façon « sans façon » du mythe de l’allumeuse cigarettière ; et, naturellement, à la beauté pelliculaire de la déco des studios RKO, des paysages naturels californiens et des visages – malheureusement privés de leur voix ! – de Dorothy Dandridge et Harry Belafonte, à tout jamais fixés en scope, couleur DeLuxe, par Otto Preminger dans son/sa Carmen Jones...

Il est quelque vétille qu’il nous faut relever, ne serait-ce que pour demeurer crédible. Comme chez Hammerstein, Jr. et Preminger, la nouvelle production (allemande, voire ossie) de Carmen a conservé les “standards” bizétins, réduits dans leur durée et caviardé le livret originel. On a, comme à Broadway et à Hollywood, changé les noms des personnages secondaires, sucré pas mal de récitatifs, sauf en début de second “acte” où le chant tarde à advenir – la sortie du film de Preminger fut d’ailleurs, pour ces raisons invoquées, retardée de... vingt-cinq ans, en France, ce, à la demande des héritiers d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy. On a réactualisé, modernisé ou recontextualisé l’œuvre en la situant dans le cadre historique du soulèvement castriste – sans pour autant avoir eu le réflexe de souligner le caractère révolutionnaire du personnage féminin inventé par Prosper Mérimée. La chorégraphie de Roclan Gonzalez Chavez donne le change sans chercher à imiter en quoi que ce soit celle d’Herbert Ross – qui avait néanmoins le mérite de précéder celle de Jerome Robbins pour West Side Story. L’orchestre, c’est dommage!, passe environ deux heures caché derrière un rideau, faute de place. Les cuivres ne nous ont pas paru tous accordés le soir où nous les avons entendus. 

Ceci dit, tout le reste – qui est copieux – est absolument réjouissant. Dès l’entame, une jeune femme, en l’occurrence, la percussionniste Yaimi Karell Lay, donne le ton, en introduisant la donnée du tragique africain. La magie noire est invoquée, symbolisée par le personnage de la Señora, par définition, sorcière, vêtue de blanc comme une prêtresse de Santería. L’imposant décor de Tom Piper transforme la scène du Châtelet en maison de maître coloniale un tant soit peu décatie. Les arrangements d’Alex Lacamoire en collaboration avec Edgar Vero, Kurt Crowley et Manny Schwartzman, respectent à la lettre la partition tout en sonnant suraigus, amples et “dissonants”, à la manière des orchestrations de Pérez Prado, Chano Pozo, Mario Bauza et Dizzy Gillespie. Nous avons apprécié les phrases et accords swinguants d’Edgar Vero au piano, d’Eduardo Jesus Sandoval Ferrer au trombone et de Jelyen Baso Miranda au violon et n’avons cessé de trépider in petto aux rythmes et contre-rythmes produits par Raul Herrera Martínez à la batterie, Adel Gonzalez Gomez à la tumbadora et Yaimi à la batá.

Les dialogues et les textes des chansons (de Norge Espinosa Mendoza, Stephen Clark, Christopher Renshaw) sont spirituels, avec leur touche locale en spanglish. Si Hammerstein et Preminger avaient changé l’opera seria en opérette, obligeant les comédiens du film a chanter en playback sous les voix de “bel canto” de Marilyn Horne et LeVern Hutcherson, on peut dire que le metteur en scène Christopher Renshaw a fait le travail inverse à parir du musical qu’il a reconverti en œuvre opératique. De fait, un soin extrême a été apporté au choix des interprètes, aussi bien aux rôles ayant gardé (pratiquement) leur prénom initial, Carmen et José, incarnés par Luna Manzanares et Joel Prieto, qu’aux autres, sans exception : Abita, Raquel Camarinha, Joaquín García Mejías, E. Mán XorOña, Eileen Faxas, Nyseli Vega, etc. Certes, les chanteurs bénéficient de l’appareillage H.F., mais ils n’en sont pas moins dotés de qualités vocales indéniables. La tessiture relativement grave de la jeune Luna et son art de la modulation nous ont immédiatement touché. Joel Prieto, chanteur intense, est non seulement convaincant (sans une once du ridicule qui parfois colle à ce rôle de cocu), mais il donne de la consistance à son personnage. Joaquín García Mejías campe avec vigueur le champion de boxe “El Niño” qui, outre-Atlantique, s’est substitué au torero – pour ne pas dire “toréador”.

Les numéros sont composés comme l’étaient les tableaux de music-hall au siècle dernier. Les chorus boys et girls occupent élégamment le moindre décimètre carré disponible du plateau. On pense aux ballets consacrés aux danses antillaises qu’exécutait la troupe de Katherine Dunham dans la période d’après-guerre, lors des tournées qui la menèrent jusqu’en France où elle fit forte impression à André Breton, en Italie et en Allemagne – l’un d’eux s’intitulait Carib Song, un autre, Shango, un troisième, Mambo. Carmen est ici une femme fatale qui ne pense pas à mal et souhaite simplement faire un break (un pedazo), avoir du bon temps (de la diversión), mais qui sera victime, à son tour, de la fatalité présagée par le tirage de cartes. La cigarettière de Mérimée roule des cigares dans un Cuba libre – ou tout comme. La Sévillane chante in situ La Habanera. 

 

Carmen la cubana, du 13 au 30 avril au théâtre du Chatelêt, Paris.