Catherine Benhamou © Pierre Trovel

Catherine Benhamou

La « loi contre les séparatismes », concoctée par le gouvernement sur fond de l’assassinat de l’enseignant Samuel Paty, entend s’attaquer à l’islamisme comme à une maladie : traiter les symptômes sans s’intéresser à la cause. Avec Romance, la dramaturge Catherine Benhamou tente de saisir les enjeux de la radicalisation en se glissant dans la peau d’une adolescente.

Par Agnès Dopff publié le 18 déc. 2020

Monologue lancé comme un souffle, rarement ponctué et jamais interrompu par la moindre didascalie, Romance de Catherine Benhamou laisse l’aspect spectaculaire de la radicalisation aux Unes putassières. Dans cette pièce, lauréate 2020 du Grand Prix de Littérature dramatique ARTCENA, l’auteure s’est glissée dans la peau d’Imène, jeune fille de banlieue mue par le besoin de comprendre et d’expliquer la dérive de sa meilleure amie. « Je n’écris pas sur un sujet, j’écris sur une colère. » Jasmine l’absente a glissé, hors de l’école, hors des mots, hors de l’espoir. Ce qui commençait comme une bête amourette entamée sur Internet se meut en flirt avec les forums terroristes :  l’adolescente en vient à ne plus croire à une réussite possible dans cette vie-là, à vouloir faire payer à la Tour Eiffel – cette dame de fer qui la « matte du haut de son indifférence » – tous les stigmates portés par les gamins de sa cité, l’amertume d’un avenir bouché et d’une virginité qu’elle a le sentiment d’avoir bradée.

« - Tu comprends Imène ça peut pas rester comme ça, il faut qu’on arrête d’être invisible même si c’est plus tranquille mais autant qu’on vive pas, alors là ce sera carrément tranquille, tu comprends Imène ce type a raison il faut qu’on se réveille, il faut qu’on se batte, on est en train de s’habituer à ne pas exister c’est grave, à force d’être invisible on va disparaître, on va s’effacer, il faut faire quelque chose, n’importe quoi du moment que ça bouge »

Catherine Benhamou, Romance

Mais tout cela, Jasmine ne le dit pas. C’est Imène, sa sœur de cœur, qui se démène avec les mots, raconte, explique, analyse et nuance avec précipitation. Avec rage, aussi. Elle s’applique à ne rien oublier, ni les humiliations d’un intervenant condescendant en classe, ni l’aimable conseil de ses profs – « Bien sûr si vous avez le choix évitez de dire votre adresse » –, ni les coups de l’amoureux qui tombent avec les premiers ébats. Pour ce texte, imprégné des ateliers que Catherine Benhamou a menés en Seine-Saint-Denis auprès de jeunes garçons migrants et de femmes analphabètes, il n’était pas question de faire le procès de l’école, ni des enseignants lâchés en première ligne avec toujours moins de moyens, mais plutôt de défendre la nécessité de l’éducation artistique pour tous : « Quand on fait du théâtre, que l’on est sur scène avec quelqu’un, on ne peut pas lui taper dessus parce qu’on en a besoin. Alors on se serre les coudes. Le théâtre cultive aussi : quand on travaille une scène, on se plonge dans des problématiques, on débat. C’est fondamental que la parole soit libre et que chacun écoute. Le théâtre apprend ça. »

 

> Catherine Benhamou, Romance, Editions Koïnè, mai 2019