Je danse parce que je me méfie des mots de Kaori Ito, © Garbiel Wong.

Ce qu’il reste de nos vies

Kaori Ito

Je danse parce que je me méfie des mots, est une œuvre bouleversante qui articule danse et conversation dans un dialogue entre la danseuse chorégraphe Kaori Ito et son père, à ses côtés pour l’occasion. 

Par Alice Bourgeois publié le 20 oct. 2015

Une jeune femme, de dos, en jupette et un vieil homme au crâne chauve, tout de noir vêtu, assis sur une chaise, se tiennent immobiles sur la scène. Au centre trône une scultpure, tour cabossée, couverte par une bâche d’un noir profond. Au micro, Kaori Ito se questionne elle-même avec des « Pourquoi ? », brossant l’autoportrait d’une émigrée déconcertée – « Pourquoi les Parisiens ne laissent-ils jamais sortir les gens dans le métro ? », d’une artiste mégalomane – « Pourquoi est-ce que je ne peux pas sauver le monde ? », torturée par la fuite du temps – « Pourquoi est-ce que j’ai toujours peur de perdre quelque chose ? », intransigeante – « Pourquoi est-ce que je déteste les intellectuels ? », soucieuse de son propre avenir –« Pourquoi est-ce que je me sens pressée d’avoir un enfant ? »

La suite, plus hardie encore, prolonge ce touchant préambule. Cachée sous le masque d’un enfant joufflu, Kaori Ito se lance dans une parodie des premiers âges de la vie : fœtus dans le ventre de la mère, elle se mue en enfant tâtonnant qui apprend à marcher, puis à danser ou à lutter. Dans sa famille d’artistes, les recommandations de son père, autoritaire et omniprésent, ponctuaient ses exercices, dit-elle ; sculpteur, il lui commandait, par sa danse, « d’habiter l’espace ». Ce même homme se met à frétiller sur un standard de jazz. On devine en lui l’auteur de la tour énigmatique. Imperturbablement, Kaori Ito raconte le départ du Japon à 18 ans, la joie des retrouvailles familiales. À chacune d’elles, son père la prie de danser avec lui, ce qu’ils exécutent à présent, sur scène ; elle le guidant, harmonieuse et souple, lui, déluré voire un peu ridicule. Une méditation, mains jointes, sur la mélodie cristalline de l’Andante e cantabile de la superbe sonate en fa mineur K 481 de Scarlatti, clôt cette tendre réunion.

 

Tabula rasa

On se dit qu’à la faveur de cette réunion intime, celle qu’on présente comme le petit Mozart de la danse et son Léopold peuvent revenir sur le chemin parcouru. Car il s’en est parcouru, du chemin, pour cette femme incandescente née en 1979 ! Après l’étude de la danse classique commencée à cinq ans, il y eut l’ascension précoce, à 18 ans, lorsque Ryouichi Enomoto la reconnut comme « la meilleure jeune danseuse du Japon », puis le départ pour de nouveaux horizons : intégration d’une école de danse dans l’État de New York, départ pour l’Europe, où un certain nombre de grands – Alain Platel, Sibi Larbi Cherkaoui, Philippe Decouflé, Angelin Preljocaj, Denis Podalydès –, s’entichent de cette jeune femme touche-à-tout et sensible. Son père, pour sa part, artiste expérimental, a accompli divers travaux pour son pays, dessiné les placards d’une rue de Tokyo et monté une installation dans une station de métro. Dernièrement, il a été invité pour une résidence d’un mois au Portugal, et une exposition a honoré son œuvre.

Une nouvelle salve d’interrogations adressées, cette fois, à son encontre, le questionne tendrement sur sa possessivité, sa carrière et leur maison qui va bientôt être détruite par une ligne de train. L’intéressé se tait et danse comme un enfant. Lorsqu’un enregistrement en japonais évoque le sens de la vie et la possibilité d’une vie prochaine, des râles de vieillard déchirent, en guise de réponse, l’atmosphère. Est-ce qu’il lui reste beaucoup de temps à vivre, demande sa fille ? La jeune femme reste alors seule, fixant le public d’un regard lointain, son père étant parti – elle a dit « au revoir, lentement et sûrement », avant les adieux définitifs.

Seule la scène pouvait sacraliser une telle histoire d’amour, qui est aussi une histoire d’amour de l’art. Le lien unique unissant le père à la fille, il appartient dorénavant au public d’en conserver la mémoire. Après ce curieux duo en miroir, à nous l’entière liberté d’interpréter la sculpture, dans la béance des immenses solitudes que le spectacle a généreusement taillée.

 

Je danse parce que je me méfie des mots de Kaori Ito a été représenté les 14 et 15 octobre au théâtre Saint-Quentin-en-Yvelines. Kaori Ito est soutenue par la Fondation BNP-Paribas. 

Tournée : les 11 et 12 décembre à la Ménagerie de verre (festival Les inaccoutumés); les 29 et 30 janvier à la Ferme du Buisson (festival je danse le môa).