© Céline Ahond, Au pied du mur, au pied de la lettre, 2018, vue de l’exposition, Ferme du Buisson © photo Émile Ouroumov
Critiques arts visuels

Céline Ahond

Faire entrer le vivant à l’intérieur du white cube et déjouer les déterminismes induits par les « espaces sociaux » : voilà le pari que lance Céline Ahond à la Ferme du Buisson avec Au pied du mur, au pied de la lettre.

Par Orianne Hidalgo-Laurier

« Comment faire pour qu’une exposition reste vivante ? » s’interroge Céline Ahond au seuil du centre d’art de la Ferme du Buisson. Pour une artiste dont la pratique de terrain repose sur la participation collective, le white cube version monographie peut facilement ressembler à un monolithe kubrickien. « Ce qu’il y a de vivant dans une exposition, ce sont d’abord les gens qui travaillent à l’accueil ou dans les salles » se dit-elle, dans la droite ligne d’une œuvre vidéo et performative qui prend racine dans un territoire « partagé » et les situations apriori « banales » qui s’y produisent. En 2011, le passage d’un utilitaire Renault orange au carrefour d’un village de la Vienne est le point de départ du film Comment dessiner une ligne orange.  On y découvre le Pays Mélusin via ses toponymes informels (« le moulin », « le chemin blanc », « le carrefour avec le gros chêne », « la maison verte ») et deux protagonistes du coin qui décrivent du bout de l’index leur environnement, sans que les plans n’illustrent leurs propos. Au spectateur d’imaginer. Entre champs, arrêt de bus, circuit de kart et départementales bordées de platanes, la cartographie se fait portrait : une voiture, un tabouret, une valise ou un écriteau de la couleur éponyme – teinte des services de maintenance – fait office de champ lexical, une procession, assez lunaire, de voitures orange installe une trame narrative.

 

Jouer à faire semblant pour de vrai 

L’ordinaire incarne un ressort dramatique et loufoque. Céline Ahond ne décroche pas le « réel » pour le singulariser mais cherche à l’investir, à rendre à ce qui est tombé dans l’ « évidence » sa part d’étrangeté, et de contingence, dans son contexte d’existence. Elle installe son studio de tournage aussi bien dans les rues d’Ivry-sur-Seine, le tribunal d’instance de Montreuil (Rester là-bas ou partir ici ?), au collège Pierre Curie à Bondy (Jouer à faire semblant pour de vrai) que dans un HLM de la Porte de Vincennes, transformé en galerie d’art par son gardien (Tu vois ce que je veux dire). Dans ce dernier film, elle repeint les portes de l’immeuble en vert – « couleur de toutes les images possibles » – façon support d’incrustation pour les transformer en surface de projection pour l’imaginaire, ou le « réel » transformé en imaginaire par la seule médiation de la parole. Ses acteurs – collégiens, habitants d’un quartier, travailleurs sociaux, femmes victimes de violences – sont moins amateurs que les complices d’une performance à mi-chemin entre l’atelier de parole, la captation d’une pièce de théâtre et l’élément de rushes. L’artiste tire partie du non-professionnalisme et du peu de moyens, sans chercher à les lisser, pour faire émerger de ces aspérités une conscience de l’ici et maintenant, et de l’artisanat de la fiction. « Jouer à faire semblant pour de vrai » revient comme un leitmotiv dans la bouche de la performeuse qui prend le terme « jeu » au pied de la lettre. Si une cour de justice, une salle de classe, un espace public ou encore un centre d’art suppose d’adopter des comportements de circonstance, une simple ligne verte ou mégaphone en carton, invite, sans forcément les briser, à rejouer ces rôles rigides voire à en capter les mécaniques pour mieux les désamorcer. Le jeu de rôle ouvre la possibilité de s’approprier un espace de fiction à l’intérieur d’un cadre normé (et sacralisé).  

 

Céline Ahond, Au pied du mur, au pied de la lettre, 2018, vue de l’exposition, Ferme du Buisson ©
photo Émile Ouroumov

La règle du jeu

Céline Ahond investit la Ferme du Buisson où sont projetés ses films-performances en lui superposant les attributs de bureaux administratifs par l’intermédiaire d’objets-signes : des photocopieurs, des chaises en plastiques type commissariat, des tampons encreurs, des colonnes de feuilles A4, un photomaton, des caméras de surveillance. Parmi eux, certains sont en carton, grossièrement découpés et customisés. Sur une étagère en métal – un rack de cinéma : des bobines, téléphones, appareils photo, mégaphones, et autres supports d’enregistrements et de prise de paroles. Ces objets en carton confectionnés avec les familières de la Maison des Femmes de Montreuil (résidus de Rester là-bas ou partir ici ?) attendent qu’un spectateur sorte de sa condition pour s’en saisir et « faire semblant » à son tour de se photographier devant un mur vert. Lorsqu’il est activé, le photocopieur au seuil de la première salle crache une feuille rose où est inscrite une succession de verbe d’action et de propositions : « Lire / Imprimer / tamponner / jouer […] », « la règle du jeu / […]/ avec un objet en carton / devant le mur vert / un rêve sur un carton / ce rêve contre un livre vert […] ». Ce mode d’emploi rappelle la verb list de Richard Serra, figure américaine du minimalisme, dont le geste sculptural « rule-based » naît du langage, du verbe d’action.

 

Céline Ahond, Dessiner une ligne orange, 2011, Ferme du Buisson © photo Émile Ouroumov

 

Don et contre-don

Pour que cette exposition reste vivante, il faut que « tous les gestes des spectateurs soient perturbés », assure l’artiste. Et c’est peut-être là que réside une des singularités de la performance, dans le « retour sur soi » instantané qu’elle déclenche éventuellement chez le spectateur : désobéir ou ne pas ? « Le spectateur est le héros du film de l’exposition », nous dit-on. Celui-ci devient l’acteur complice, suivant un pacte tacite de don et contre-don : il doit prendre la parole à son tour, en écrivant un rêve sur une feuille de carton – en échange, il reçoit un exemplaire du livre vert où sont consignés les rêves des collégiens de Bondy –, ou simplement en déambulant dans les salles, en piochant des bribes de films et d’images, puisque pour Céline Ahond « marcher, c’est écrire et écrire, c’est la parole ». En échange, sa présence sera inscrite au générique de l’exposition par l’équipe de médiateurs. Tout le pari de Au pied du mur, au pied de la lettre suppose qu’un individu peut non seulement s’affranchir des codes sociaux établis par le lieu dans lequel il se trouve, mais aussi en jouer selon d’autres règles, s’il les accepte. L’artiste en est certaine, « l’art s’adresse à tout le monde et a une vocation émancipatrice », quitte à flirter avec le ludique (passer derrière l’écran ou faire « coucou » à la caméra extérieure en partant). Il faut aussi miser sur la remise en question de la superstructure : la fiction n’a-t-elle pas aussi vocation à s’émanciper du cadre de l’œuvre et des programmes institutionnels à visée socialisante voire normalisatrice ? Pour reprendre l’une des répliques distribuées par les photocopieurs : « Dans quel film vivons-nous ? »

 

> Céline Ahond, Au pied du mur, au pied de la lettre, jusqu’au 22 juillet à la Ferme du Buisson, Noisiel