© Ciclotrama de Janaina Mello Landini. p. D.R.
Critiques arts visuels

Champs Libres

« Il faut envahir l’espace médiatique » déclarait l’astrophysicien et écologiste Aurélien Barrau il y a déjà deux ans. Avec Champs Libres, le MAIF Social Club transpose les enjeux du réchauffement climatique sur la scène artistique pour donner une forme sensible et accessible aux conclusions des scientifiques.

Par La rédaction de Mouvement

 

« Les sociétés humaines ne peuvent continuer à ignorer l’impact de leurs activités sur la planète sans en subir les conséquences, comme l’ont montré de longue date et chaque jour plus clairement de nombreuses études reflétant le consensus scientifique. » La tribune signée par un millier de scientifiques et publiée dans Le Monde le 20 février dernier est on ne peut plus claire : le gouvernement a choisi le camp de la croissance économique au mépris de la lutte contre le réchauffement climatique et de l’épuisement des ressources. En conclusion : « Nous appelons à participer aux actions de désobéissance civile menées par les mouvements écologistes […]. » Cet appel fait suite à de nombreux autres, à croire que les chiffres catastrophiques martelés par le GIEC, entre autres, n’ont qu’un impact très limité et théorique sur les populations, occidentales du moins. Comment concerner les individus au-delà de leurs chapelles et de leurs langages respectifs ? Avec l’exposition Champs Libres au MAIF Social Club, plus d’une dizaine d’artistes tentent d’offrir une caisse de résonance aux constats et avertissements des experts.

 

Engloutissement programmé

« Je donne aux climatologues une voix différente », annonce sans détour l’artiste belge Barthélémy Antoine-Loeff devant un goutte-à-goutte composant progressivement un glacier miniature à l’abri d’une cloche de verre (Tipping point). Il y a quelque chose de dérangeant à observer ce petit bloc croître artificiellement et laborieusement au cœur d’une exposition parisienne, quand le glaciologue Oddur Sigurðsson décrétait, il y a moins d’un an, la mort du glacier suédois Okjökull pour cause de réchauffement climatique, le premier d’une longue série. Le massif blanc aurait désormais sa place, en version synthétique, sur les étagères des musées ou sur les bureaux, façon boule-à-neige. À quelques pas de cette installation, on se confronte aux conséquences directes de la fonte des glaces : la montée des eaux. Les Finlandais Timo Aho et Pekka Niittyvirta ont traduit les données du ministère de la Transition écologique et solidaire et de la Commission européenne dans une installation sans fioriture : un néon bleu placé à un mètre du sol étalonne à même le mur le niveau de la Seine à l’horizon 2100.

Autrement dit, il faut s’imaginer à moitié immergé dans l’espace d’exposition. Pour souligner la portée du phénomène au-delà d’une capitale française qui semble se croire épargnée par le destin de Dacca au Bangladesh, d’Abidjan en Côte d’Ivoire ou encore d’Amsterdam aux Pays-Bas, une photographie d’un lieu-dit sur les îles Hébrides en Écosse, dont l’économie repose notamment sur la pêche commerciale et l’industrie pétrolifère, accompagne l’installation. Le procédé reste le même : un néon bleu, fixé à bonne hauteur directement sur les vallons et les murs des maisons. Comme un éclair sentencieux dans la nuit pale, il vient rompre la douceur de ce paysage bucolique que l’on imagine intemporel tant il fait écho aux peintures pastorales du XVIIe siècle.

 

Mers de déchets

Qui dit montée des eaux, dit aussi remontée de déchets, se prendre en pleine face ce que l’on s’évertue à soustraire aux regards dans un étrange réflexe : « Ce que je ne vois pas n’existe pas ». Alors, Laurent Tixador construit un bar avec ce qu’il a glané sur les plages de Lorient en Bretagne (toutes sortes de filets, de jouets, de bidons), histoire de remettre les points sur les « i » en fusionnant le décor – nos pratiques sociales et culturelles – et leur envers – la production de rebus. Rien ne disparaît, tout se transforme, s’il est encore besoin de le rappeler. Reste à savoir comment. L’artiste français donne une piste pratique tandis que Ha Cha Youn en donne une autre, plus esthétique, avec Tri. En parallèle de son travail avec les sans-abris des métropoles, l’artiste coréenne collectionne les sacs plastiques ordinaires depuis les années 1990, de Séoul à Berlin en passant par Paris. Elle les inventorie et les classe par couleur pour composer des fresques aux allures lointaines d’aquarelles. Les plastiques, figés en plein mouvement et mis sous verre, déploient une poésie digne d’un chant du cygne. Ils deviennent des augures dans lesquels on lit l’histoire d’une société de consommation basée sur du « jetable » et devine son agonie prochaine. De la couleur rose bonbon et orange électrique à la transparence en passant par le vert gazon, on y décèle aussi l’évolution des stratégies commerciales pour absorber la question environnementale à mesure qu’elle se fait une place dans l’opinion publique.

 

Ha Cha Youn, Volants. p. Edouard Richard / MAIF

 

La rémanence des savoirs artisanaux

Au greenwashing, Suzanne Husky articule le « witch washing » – ou cette tendance à transformer la figure de la sorcière en personnage éco-féministe instagrammable. Avec Ariège against the machine, elle est la seule artiste de l’exposition à mettre véritablement en lumière la dimension sociale et économique de notre rapport à la terre, sans folklore ni misérabilisme. L’Ariège compte parmi les départements les moins peuplés et les plus pauvres de France. En 2016, les femmes occupent plus de 30 % des emplois du secteur agricole dans ce territoire particulièrement difficile à exploiter. Suzanne Husky en a suivi quelques unes – maraîchères, éleveuses ou cultivatrices de plantes médicinales – sur les pentes de ces montagnes revêches, le long de leurs jardins ou au cœur des estives.

« En résistance à des agricultures intensives et violentes, [ces femmes] marchent dans les traces des sorcières pyrénéennes et plusieurs générations de “retour à la terre” », écrit l’artiste. Dans cette série de photographies presque documentaire, pas de paysan au sourire bright ou de poulets dodus détourés sur un fond de pâturage verdoyant. La lumière est rasante, le sol terreux, le verger ébouriffé, la vie « rurale » n’y est pas exotisée : respecter les dynamiques de la « nature » n’implique pas d’en faire un espace intouchable déconnecté des pratiques humaines. Au contraire, les œuvres de Suzanne Husky valorisent l’artisanat et puisent dans des savoirs anciens qui se sont perpétués malgré l’industrialisation, tels que le tissage dont les origines remontent au XIe siècle chez les peuples nomades de Perse. Parmi sa série de tapis, Regeneration narre une cosmogonie circulaire actualisée. L’extraction des ressources naturelles s’y confronte aux stratégies militantes de protection de l’environnement, le tout emmêlé dans un réseau de champignons et de racines, appelé mycorhize par les biologistes. Ce phénomène, via lequel le monde végétal s’échange des informations et des nutriments, pourrait révolutionner l’agriculture ou encore la dépollution de certains sols.

 

L’intelligence des arbres

Les mycorhizes sont à la base des écosystèmes forestiers, et pourtant, on commence à peine à reconnaître et à étudier l’intelligence végétale dans la biologie. Olga Kisseleva travaille au sein d’une équipe de scientifiques spécialisée dans la communication entre les espèces végétales. Ses spécimens de plantes brésiliennes, au chaud dans leur vivarium respectif, ont l’allure de nourrissons en couveuse. Toutes sont équipées de capteurs qui leur permettent d’envoyer des signaux numériques à leurs sœurs restées de l’autre côté de l’Atlantique et d’en recevoir. Au-dessus d’elles, un astre de pixels brûle de toutes les nuances de magenta, comme une traduction visuelle en temps réel de ces échanges.

Une vidéo complète l’installation dans un soucis pédagogique : on y comprend que les arbres ont la faculté d’apprendre les uns des autres et de s’avertir d’un danger. Connecter des espèces cousines d’un bout à l’autre de la planète, via un système numérique, permettrait de favoriser leur résistance à des pollutions globales. Cette mise en relation apparaît comme une alternative à la modification génétique. Mais là encore, ne s’agit-il pas d’adapter l’environnement aux activités humaines ? L’artiste ne sait pas encore quel impact le fait d’être catapultées au milieu d’une exposition aura sur ces plantes. Toujours est-il que ces végétaux exhalent quelque chose d’essentiel dans l’espace, transformé par la scénographie en une forêt factice aux allures de jardin d’enfant design. Au risque de « ludifier » et de dépolitiser les enjeux du changement climatique, Champs Libres réussit son pari de les mettre à portée des citadins, quel que soit le milieu social et l’âge.

 

>Champs Libres, jusqu’au 18 juillet au MAIF Social Club, Paris